Wallace et l’oie

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Prologue

Il était une fois une oie qui s’ennuyait à force d’arpenter son pré, à quelques pattes d’oie de la capitale. Une fée qui passait par là l’interpella : « tu as l’air boudeuse, l’oie blanche, qu’est ce qui ne va pas ? ». L’oie lui répondit : « tu tombes très bien, la fée, j’ai très envie d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte et je voudrais échapper au gavage et au sacrifice de Noël mais je ne sais où aller ».

A cela, la fée rétorqua : « qu’à cela ne tienne, si tu veux, je te télé-transporte à Paris. Est-ce que cela te fait envie ? ». « Pourquoi pas ? » répondit l’oie. « Mais j’ai un peu peur de m’ennuyer si je m’y promène seule. Qui pourrait m’y accompagner ? ».

Tout en jouant avec sa baguette magique, la fée réfléchit, fit trois tours sur elle-même et déclara : « Je sais ce qui va t’amuser. Je vais dépêcher un ange à la recherche de sir Richard Wallace. C’est un gentleman anglais qui s’ennuie un peu au Père Lachaise. Il connaît très bien Paris, puisqu’il y a vécu il y a presque un siècle et demi et a été un de ses bienfaiteurs. Il a même offert à la ville des fontaines d’eau potable, à l’époque. C’est un homme très cultivé et généreux. Tu lui demanderas de te raconter l’histoire de ses fontaines et des problèmes d’approvisionnement d’eau de l’époque et vous verrez ensemble ce qu’il est advenu de ses cadeaux. Que dis-tu de ma proposition, belle oie ? ».

  • Tu es sûr que ça ne va pas me gaver ? » fit le volatile.

  • Mais non, tu vas voir c’est passionnant. Crois-moi, avec Sir Wallace, tu ne t’ennuieras pas. Promets-moi une seule chose : me raconter tes péripéties à ton retour.

  • Ça gambade. Je prépare une petite valise, quelques plumes de rechange et je suis à toi.

Pendant ce temps la fée envoya un cybermessage à l’ange Gibi pour inviter Richard Wallace à se rendre au rendez-vous.

  • Voilà, je suis prête. J’ai mis mes palmes de marche et un cache-gosier. Où vais-je arriver ?

  • Ton rendez-vous est le suivant : près de la place Charles de Gaulle, avenue Kléber, à l’angle de la rue Presbourg devant une fontaine verte d’environ deux mètres de haut, qui se trouve sur le trottoir.

  • Et comment reconnaîtrais-je ce monsieur Wallace ?

  • C’est très simple, il sera le seul à porter un haut de forme.

  • Parée pour le grand bond ? Abracadabra ! Amuses-toi bien, belle oie !

C’est ainsi que l’oie se retrouva en plein Paris, au rond point des Champs Elysées, par un beau matin chaud et ensoleillé d’Août. La circulation est encore assez fluide. Elle trouve avec l’aide d’un agent de police, l’extrémité de l’avenue Kléber d’où elle aperçoit, sans tarder, la fameuse fontaine verte bouteille. A l’angle de l’avenue, le panneau de rue indique « Presbourg». C’est bon, c’est là et je suis à l’heure, se dit-elle. Il ne va sans doute pas tarder.

Au même moment, elle aperçoit au loin, un homme étrangement vêtu d’un habit queue de pie et portant un chapeau haut de forme. Ce doit être lui, se dit-elle.

– Hey ! Mister Wallace ?

L’homme s’approche, son allure élégante et tranquille impressionne quelque peu l’oiseau :

  • Vous êtes l’animal que je dois accompagner, je crois, dit-il avec un léger accent anglais, tout en ôtant son chapeau pour saluer l’oie.

  • Bonjour Madame, ravie de faire votre connaissance.

  • Sir, je suis très touchée que vous vous soyez déplacé pour m’accompagner, je ne connais presque rien de Paris. La fée m’a dit que vous étiez un grand connaisseur de la capitale.

  • C’est un plaisir, ma chère, d’apprendre que vous vous intéresser à cette ville grandiose et aux quelques gestes que j’ai pu y commettre. Il y a si longtemps, déjà.

Pour commencer, si vous le voulez bien, nous allons nous diriger vers le quartier de Passy. Pendant ce temps, je vais me présenter un peu plus. De là nous pourrons nous rendre dans quelques arrondissements d’où je pourrai vous raconter comment j’ai participé à l’amélioration de la vie dans cette ville à mon époque.

Ils arrivent ensemble sur la jolie place de Passy. Le café central a déjà sorti ses tables sous la terrasse ombragée.

  • Voyez-vous, dit Wallace, je suis anglais et suis né à Londres en 1818. Cependant, j’ai passé la plupart de ma vie à Paris, à Neuilly et non loin d’ici dans le bois de Boulogne à Bagatelle. Dans ma jeunesse, pour commencer, mes parents s’étaient très confortablement installés rue Lafitte, dans le 9ème arrondissement et j’avais près de moi ma grand-mère que j’aimais beaucoup aussi. J’avais la chance d’être né dans une famille possédant de nombreux biens. Mais vous savez il y avait beaucoup de misère à cette époque. Notamment à cause de l’eau. Soit que l’on en manquait, soit qu’elle était malsaine et propageait les maladies. L’approvisionnement en eau ne se faisait pas du tout comme maintenant. Tenez par exemple il y a près d’ici un très beau square qui a l’honneur de porter le nom d’un de mes amis écrivains de l’époque, Lamartine. Vous savez, j’adorais fréquenter les artistes. J’ai bien connu aussi des écrivains, Charles Baudelaire, Gustave Flaubert, Théophile Gauthier, entre autres. Des personnalités passionnantes que je ne me lassait pas d’écouter. Mais je m’égare, de quoi vous parlais-je déjà ? Ah oui, du square Lamartine. Dans ce square, il y a une source d’une rare pureté et d’un grand délice. Cette source est très profonde, sous le niveau de la craie là où des sables verts la filtre. Vous l’appelez l’Albien, aujourd’hui. Nous ne l’avons découverte qu’en 1832. Il y a d’autres sources de la sorte à Paris, place Paul Verlaine dans le 13ème arrondissement par exemple. On m’a dit qu’aujourd’hui elles sont très prisées et que certaines personnes viennent, comme à mon époque, remplir des carafes ou des bouteilles !

  • Mais voici une autre fontaine, l’apercevez-vous avec son filet d’eau qui coule entre les quatre cariatides ?

  • Oui on dirait que c’est la même que celle de tout à l’heure, près de l’arc de triomphe, non ?

  • Tout à fait. Eh bien j’en suis un peu responsable.

Le serveur du café qui écoutait discrètement la conversation s’approcha en s’adressant à l’oie « savez-vous comment on appelle cette fontaine ? ». L’oie l’écouta l’air incrédule. « c’est une fontaine Wallace », dit fièrement le serveur en repartant avec son plateau vide.

  • C’est donc cela, ces fontaines vous appartenaient ? s’exclame l’oie à l’adresse de Richard Wallace.

  • Il y a de cela, mais pas exactement. Je vais vous expliquer si cela vous intéresse.

  • Oui s’il vous plaît, cette histoire d’eau et de fontaine m’intéresse beaucoup. Mais au fait, combien y en a t-il ?

  • Ça fait partie de l’histoire. Il faudra aussi que je vous dise ce que les générations de parisiens en ont fait.

  • Il me tarde de la savoir.

  • En attendant, voulez-vous goûter cette eau ?.

Wallace sortit de son habit un petit godet métallique et le tendit à l’oie.

  • Merci, dit l’oie en se perchant sur le socle de la fontaine. Je vais ouvrir le bec directement sous le filet d’eau. Je vous laisse votre étrange godet.

  • C’est très pratique, n’est ce pas ? Quand nous avons installé les premières fontaines, elles avaient toutes des godets accrochés par une chaîne pour que les enfants puissent aussi y boire. C’est dommage qu’ils aient disparus aujourd’hui. Mais je crois que c’est à cause des microbes et je le comprend. L’eau est bienfaitrice mais peut aussi être le vecteur de la maladie en propageant des microbes.

  • En tout cas celle-ci est bien fraîche, merci Monsieur Wallace. Combien vous dois-je ?, demanda l’oie au serveur.

Sir Wallace éclata de rire de concert avec le serveur qui lui répondit :

  • Mais je vous en prie, c’est gratuit !

  • Remarquez je préférerais parfois que les touristes et les habitants prennent le temps de s’asseoir à ma table plutôt que de se contenter de cette eau gratuite, fit le serveur avec une moue déjà moins réjouie.

  • C’est ainsi que je l’ai voulu, Monsieur, dit l’anglais. J’ai trop souffert moi-même de ne pouvoir me désaltérer lors de mes promenades parisiennes de jeunesse. On ne trouvait alors que de sombres tavernes où l’on servait du mauvais vin et de l’absinthe qui rendait fous beaucoup de braves. Lorsque j’ai hérité de la fortune de mon père en 1870, je voulais que celle-ci contribue à soulager la misère que les parisiens subissaient, tout justes sortis de la guerre et du siège des prussiens. Alors j’ai décidé de faire don de drinking fountains car la pénurie d’eau fut longue à résorber. Suivez-moi. Nous allons à deux rues d’ici place du père Marcellin Campagnat. Ce sera plus tranquille et plus frais pour que je continue de vous raconter mon 19ème siècle devant une autre de mes fontaines. Pour répondre à votre question de leur nombre, je fis don de cinquante fontaines à boire à la ville de Paris en 1872. Je crois qu’aujourd’hui il y en a environ cent dix.

  • Cent dix ! mais alors il y en a partout ?

  • Oh vous savez Paris est assez grand pour pouvoir encore bien cacher cent dix fontaines.

En débouchant à l’angle de l’église, une autre fontaine était là sous un arbre, laissant percevoir un bruit d’éclaboussure du filet d’eau que la brise déviait vers le bord.

  • Ah j’aime qu’elles soient sur ces petites places tranquilles. Vous verrez, chère Madame, au fur et à mesure que vous les découvrirez, que mes fontaines sont souvent situées aux intersections de plusieurs petites rues pas trop empruntées. Elles sont vraiment destinées aux promeneurs et aux marcheurs. Point de mes fontaines aux carrefours bruyants et encombrés de notre capitale. Vous découvrirez également qu’elles sont plus rares dans les arrondissements du centre de Paris. Ce n’est pas dans ces quartiers que les gens en avaient le plus besoin. Avant 1830 les parisiens ne recevaient que deux ou trois litre d’eau par jour et par personne et d’une qualité tout à fait incertaine. Dans les communes autour du Paris de l’époque, la pénurie a fait beaucoup de victimes, de Grenelle à Montmartre en passant par Monceau, Vaugirard et Belleville.

  • Sont-elles toutes identiques ? demanda l’oie qui commençait à boire aussi les paroles de Sir Richard Wallace.

  • Voilà une bonne question. En fait vers 1850 il y avait plus de 300 bornes à robinet. Je souhaitais que l’eau soient très accessibles en intégrant les fontaines dans les murs des immeubles. Mais voyez-vous c’est le modèle aux cariatides qui a le plus plu à la ville. Je n’en suis pas mécontent puisqu’elles existent encore aujourd’hui en grand nombre. C’est à elles que mon nom est resté associé et, au fond, j’en suis heureux ! Il y a même une jeune femme, Anna Savoy, qui a fait un mémoire à la Sorbonne sur mes fontaines en 1993 ! Elle raconte bien qu’il y avait aussi deux autres modèles, une fontaine borne et une fontaine murale en applique. J’affectionnais particulièrement cette dernière. Je vous les montrerai là où on peut encore en trouver. Mais revenons à la fontaine devant laquelle nous nous trouvons avec ces cariatides. Ne les trouvez-vous pas belles ces quatre jeunes femmes ?

  • Oui ! Qui sont elles ?

  • Elles sont inspirées des trois Grâces de Germain Pilon et représentent la bonté, la sobriété, la simplicité et la charité. Mais j’y reviendrai plus tard ! Allons maintenant voir une petite sœur de ces fontaines, un modèle à colonnettes, voulez-vous ?. Je vais attraper un fiacre. Hep, cocher !

Wallace héla un taxi qui passait lentement dans la rue.

  • Sir, si je peux me permettre, dit l’oie, on appelle cela des taxi !.

  • Ah oui c’est vrai, je me mélange parfois avec mon siècle d’origine.

Le chauffeur du taxi, malgré sa surprise, avait stoppé pour prendre en course les deux comparses.

  • Conduisez-nous Avenue des Ternes au niveau de la Place Demours, mon brave.

Le chauffeur était fort intrigué de voir un homme en haut de forme se promener avec une oie mais après tout, à Paris, il y a longtemps que plus personne ne s’étonne de rien. Bientôt ils arrivent et l’oie comprend tout de suite en voyant la fontaine. Sur celle-ci, les quatre sculptures de femmes ont été remplacées par quatre colonnettes droites légèrement sculptées. Elle ressemble beaucoup au modèle aux cariatides mais en réalité les motifs de détail du pied, du sommet du socle et du dôme sont différents. Sa silhouette générale est moins élégante.

  • Je voulais juste que vous voyiez que le succès de nos fontaines a fait des émules. Mais je n’aime pas beaucoup cette copie même si elle s’est inspiré de dessins de Charles-Auguste Lebourg, mon sculpteur. On m’a dit qu’il y en avait eu une trentaine coulées par une autre fonderie que celle du Val d’Osne. Tenez, c’est inscrit en bas. Fonderie Chappée et fils au Mans. En tout cas il n’en reste que deux à Paris, celle-ci et une autre qui se trouve place de Barcelone dans le 16ème arrondissement. A présent, partons. La voiture nous attend.

  • A présent, partons. La voiture nous attend.

  • Comment vous est venue l’idée de faire installer ces fontaines, Monsieur Wallace ?

  • Vous savez, nous devons le visage actuel de Paris au baron Haussmann. C’était un homme très entreprenant et qui a eu le courage d’affronter beaucoup d’oppositions. Il était convaincu qu’en assainissant les quartiers nauséabonds et en apportant de l’aération et de l’eau saine, les maladies cesseraient Comme je vous le disais, l’eau a fait souffrir beaucoup de gens à Paris. Il y a eu les épidémies de choléra. Celle de 1832 avait fait vingt mille morts, vous imaginez-vous ? Victor Hugo, ce grand homme généreux et amoureux de Paris, comme moi, avait haussé le ton à la chambre des pairs pour que l’on assainisse la cité. Et puis il y avait les puissantes confréries des porteurs d’eau qui allaient jusqu’à faire régner la terreur dans certains quartiers. Je n’ai jamais aimé ces gens qui, bien qu’étant la plupart des pauvres gens venus d’Auvergne, le pays des eaux vives, n’avaient aucun scrupule pour exploiter la misère de leurs concitoyens.

En passant boulevard Haussmann, Richard Wallace se souvint, avec émotion, du baron et de sa fière allure ainsi que de sa demeure d’enfance de la rue Lafitte.

  • Je sais que beaucoup de parisiens l’ont critiqué, mais il faut savoir que le baron Haussmann a mené une grande œuvre pour abreuver Paris car il avait su bien s’entourer dès qu’il fut nommé préfet de Paris. Il avait connu, à la préfecture d’Auxerre, un brillant ingénieur, Eugène Belgrand, initié à une science nouvelle : la géologie. Il le nomma Directeur du service des eaux et lui demanda de répertorier toutes les sources autour de la capitale susceptibles de l’alimenter si l’on pouvait les dériver. Il a dirigé la réalisation du réseau des égouts, créé un service hygrométrique du bassin de la Seine qui fut un véritable modèle. Même pendant le siège de Paris, il a continué à gérer les eaux et les égouts. Un brillant polytechnicien, vraiment un homme hors pair. Et puis il y a eu la séance historique du conseil de paris en 1855. Haussmann présenta son plan prévoyant deux réseaux d’eau distincts : un premier, privé allait amener de l’eau de source jusque dans les maisons. L’autre, servirait au service public pour la distribution des eaux de l’Ourcq, de la Seine et de la marne dans les rues. Cette histoire a fait couler beaucoup de salive avant de faire couler beaucoup d’eau. Elle a aussi mis fin au monopole des porteurs d’eau. Les plaques « eau à tous les étages » les ont achevés même s’il restait encore quelques centaines de porteurs à tonneau vers 1880.

Ils avaient déjà atteint le Louvre quand notre homme se pencha vers le chauffeur de taxi :

  • Je voudrais passer devant l’hôtel de ville, à présent. Nous allons voir si les administrateurs de la capitale auraient eu récemment l’idée de mettre une de mes fontaines dans les parages. Les hommes politiques ne sont pas les plus faciles en affaires, vous savez. Même si j’ai consacré une partie de ma fortune à un certain nombre d’œuvres pour la ville, ils avaient des exigences.

  • Vous voulez parler de Haussmann et de Belgrand, demanda l’oie qui commençait à intégrer les personnages de l’histoire.

Non, ceux-là ont bien accueilli mon idée. Ce sont plutôt les employés de leurs services qui cherchaient des histoires avec des détails. Par exemple, il fallait absolument les peindre de ce vert qui n’est pas ma couleur préférée. Mais que voulez-vous, c’était la couleur qu’ils avaient choisie pour… comment dites-vous aujourd’hui ? le mobilier urbain, c’est ça. La même couleur que les entrées de métro dessinées par Guimard ou les colonnes Moris, par exemple.

  • Il y en a même un qui voulait que je prenne en charge la pose et la mise en service des fontaines. Il ne manquait pas d’air, j’avais déjà consacré quelques deux millions cinq cent mille francs de l’époque, ne me demandez pas de vous dire la somme en euros, j’ai encore beaucoup trop de mal à me faire à cette nouvelle monnaie commune avec les prussiens !. Heureusement j’ai tout de même pu choisir les modèles et le sculpteur.

En passant devant l’hôtel de ville, Wallace sourit à la vue de la fontaine monumentale qui focalisait tous les regards. Décidément, se dit-il en lui-même, le pouvoir les aveugle, ils ne changeront jamais…

  • Comment avez-vous choisi ce modèle ? lui demanda l’animal.

Ah il faut que je vous parle de Charles-Auguste Lebourg. Figurez-vous que j’ai rencontré ce cher Charles a une des expositions universelles où il avait présenté sa fameuse sculpture « L’enfant à la sauterelle ». Un artiste de grand talent, vraiment. Bien sur j’ai fait entrer ses œuvres dans ma collection mais surtout j’avais repéré les sujets qu’il empruntait à la mythologie grecque. Les quelques esquisses que j’avais moi-même dessinées ont été merveilleusement reprises par Lebourg. Il a imaginé les trois modèles en les décorant avec des motifs liés à l’eau : cariatides, naïades, dauphin, coquillage. Il s’est inspiré comme je vous l’ai dit, des trois grâces de germain Pilon, en en imaginant les 4 déesses qui incarnent la bonté, la sobriété, la simplicité et la charité. Vous remarquerez qu’elles ne sont pas toutes exactement identiques. L’une plie le genou droit, l’autre le genou gauche. Ou encore les tuniques ne sont pas nouées tout à fait de la même façon. Je voulais surtout que la fontaine soit à la fois très accessible, facilement visible par les habitants et les passants et en même temps discrète et joliment décorative. Le dessins de Lebourg avaient une élégance qui m’a tout de suite plu, ma préférence allant pour le modèle en applique. Mais au fait, je vous l’ai promis, allons voir l’unique exemplaire qui reste de ce modèle près du jardin des plantes. Chauffeur, rue Geoffroy St Hilaire, s’il vous plaît.

Wallace se frotta la barbiche en disant : « Vous allez voir tout le génie de Charles, ce Nantais. Il a sculpté les bustes de Lady Wallace et moi-même de façon fidèle mais flatteuse. Julie-Amélie adorait Charles, d’ailleurs ».

La voiture stationna face au mur du jardin des plantes juste après la rue Cuvier . Ici, l’eau coule de la bouche d’une femme et tombe dans la vasque en forme de coquille.

  • Celle-ci est à hauteur d’homme et nous avions prévu aussi deux gobelets accrochés qui n’y sont plus non plus, naturellement. C’est un bien bel ouvrage de fonte, décidément.

Richard Wallace se tut un moment. Il avait remué beaucoup de souvenirs. Il avait soif, aussi, après avoir tant parlé. L’oie en profita pour glisser de nouvelles questions :

  • Sir Wallace, cette histoire me passionne de plus en plus, puis-je vous poser d’autres questions ?

  • Je vous écoute, chère oie mais ensuite nous ferons une pause et irons nous désaltérer sur une belle petite place à drinking fontain.

  • Avec plaisir, répondit l’oie. Vous m’avez dit avoir consacrer une grosse somme à votre don. Mais combien coûtait la fontaine aux cariatides ? et comment était-elle fabriquée ?

  • Comme vous en parlez au passé ! mais savez-vous qu’elles sont encore fabriquées, ces fontaines ?. Des voisins, l’autre soir, m’assuraient en avoir vues dans plusieurs villes de province française, à Monaco où il ne m’aurait pas déplu de vivre d’après ce qu’on m’en a conté. Il y en a même à Barcelone, au Cap de bonne espérance et jusqu’à Rio. Vous vouliez connaître le prix du modèle aux cariatides, c’est cela ?. En vérité mon secrétaire, Monsieur Levasseur, payait directement mille francs au fondeur pour chaque pièce. Il faudra que nous allions leur rendre visite. A l’époque je savais les trouver boulevard du Prince Eugène dans le 11ème arrondissement. J’ignore où ils sont à présent, il nous faudra prendre des renseignements.

ème arrondissement, Place Jules Hénaffe. « Ah je vais regarder mon plan car je ne me souviens plus très bien où c’est » répondit l’homme, avec un froncement de sourcils. « C’est juste derrière le grand réservoir de Montsouris, si cela peut vous aider » lui indiqua Wallace. Et se tournant vers l’oie, il ajouta « encore une œuvre de notre ami Belgrand ». Puis il s’assoupit, gardant sur son visage un sourire satisfait. La circulation restait très fluide. L’oie profita du trajet pour découvrir le sud de la capitale : l’avenue des gobelins, le Boulevard Arago et la rue de la Tombe-Issoire. Ces grandes avenues ont peut-être été taillées par Haussmann, se dit-elle. Elle se demandait si des oies avaient vécues dans la ville autrefois. Ça ne devait pas être très facile de gambader dans les rues étroites et insalubres. Un peu de nostalgie de son pré lui pinça le cœur. Mais elle avait très envie d’écouter encore Sir Wallace lui raconté ses belles années.

Alors qu’ils arrivaient à l’angle de l’avenue René Coty et de l’avenue Reille, le chauffeur, qui avait discrètement écouté la conversation, s’exclama : « Tiens en voilà encore une ! ». Wallace ouvrit un œil et dit à l’oie : « dans les taxis Londoniens, ce genre de chose ne peut guère arriver. Dépêchons-nous car j’ai très soif ».

Ils débouchèrent sur la petite place triangulaire ombragée par quelques arbres. Un autre taxi stoppait là alors que son propriétaire remplissait quelques bouteilles d’eau à la fontaine. « Vous pouvez vous arrêter, nous allons nous dégourdir et nous désaltérer » dit Wallace à leur chauffeur. L’oie alla se percher sur le dôme de la fontaine. L’homme qui terminait son approvisionnement la regarda d’un air intrigué : « Vous savez c’est de l’eau de source, ici. Elle est excellente. Je viens toujours ici pour faire le plein. Je vous laisse la place. M’sieurs Dame ! ». Richard Wallace sortit son petit godet et but les yeux fermés. « Il dit peut-être vrai le bougre ! ». Il faudrait demander aux gens de la Société Anonyme de Gestion de l’Eau de Paris (SAGEP). Ce sont eux qui sont chargés aujourd’hui d’apporter l’eau aux portes de Paris et d’assurer sa qualité. Vous voyez ce grand bâtiment juste derrière nous. C’est le réservoir de Montsouris construit par l’ingénieur Belgrand. Il fait partie de leur périmètre de responsabilités. Ensuite il y a deux autres sociétés qui se chargent de la distribuer jusque dans les maisons et jusqu’aux fontaines aussi.

  • Pourquoi y en a t-il deux ? » demanda l’oie.

L’eau continue d’être une question stratégique, vous savez. Souvenez-vous de ce que je vous disais à propos de la confrérie des porteurs d’eau. Même si pour vous à l’aurore du 21ème siècle, le coût et la consommation de ce réseau de fontaines reste une goutte d’eau dans les quelques 650 000 m3 consommés chaque année par les parisiens, c’est tout de même le seul accès à l’eau potable à Paris.

Wallace expliqua les multiples bagarres qui avaient lieu depuis le 18èmesiècle. Notamment l’anecdote des frères Périer qui voulaient reproduire le système de distribution d’eau Londonien. Celui-ci consistait à pomper l’eau de la Tamise vers de grands réservoirs situés en hauteur. Ils avaient fondé, espérant obtenir une part du gâteau, la Compagnie des eaux de Paris. C’était en 1778.

Cette société existe toujours. Continuait le philanthrope. C’est celle qui distribue l’eau sur la rive droite de la Seine. Sur l’autre rive, c’est la Société Parisienne des eaux qui fait la même chose. Mes fontaines sont alimentées par le même réseau que toute l’eau potable de la ville. Chacune des deux sociétés s’occupent donc des Wallacesde son territoire.

Wallace se resservit un godet d’eau fraîche. « Maintenant je me sens revigoré » dit il. Nous avons juste le temps de nous faire conduire vers la Gaîté où je connais un fameux restaurant de gastronomie gasconne … ». Wallace se reprit en réalisant qu’il s’adressait à une oie et qu’il serait très malvenu de lui parler d’un confit.

  • Que diriez-vous d’une crêperie bretonne ? » rectifia t-il.

  • Et bien ma foi, cela me changera d’un ordinaire maïs, répondit l’oie.

  • Au métro Edgar Quinet, chauffeur !

Naturellement, en arrivant au niveau de la rue de la Gaîté, la présence d’une autre fontaine aux cariatides ne surprit pas l’oie qui avait compris que les indications de trajet mentionnées de temps à autre par le donateur étaient destinées à suivre le parcours de ses fontaines ; Denfert-Rochereau avait sa fontaine pour amuser le lion, la mairie du 14ème arrondissement était également servie. « Franchement, dit Wallace, si j’étais Maire de Paris, il me plairait d’en avoir une sous mes fenêtres à l’hôtel de ville. Remarquez, on m’a rapporté qu’un ex-maire de la capitale en offrait à certains de ses invités les plus prestigieux. C’est une généreuse idée.

Le déjeuner permis à l’oie de parler de sa vie à la ferme et Richard Wallace prit plaisir à l’entendre en dégustant quelques galettes et crêpes. L’animal avait très vite picoré ses morceaux de galette au froment. L’anglais finissait sa tasse de thé tout en fumant tranquillement une pipe, sous les regards légèrement étonnés des autres clients. Il réfléchissait à leur après-midi de visite qui les ramènerait sur la rive droite de la Seine. Il se leva pour aller téléphoner et régler l’addition qu’il réussit à payer avec les cinquante livres sterling restés dans une poche de son habit. « Notre taxi arrive, Madame l’oie, si vous voulez me suivre ». L’oie pensa que la compagnie d’un gentleman était décidément bien agréable.

« J’ai une surprise pour vous et pour moi, par la même occasion » dit-il en s’engouffrant dans la voiture qui les attendait. La destination : place Saint-Michel, en passant par la place Saint-Sulpice et celle de Saint-Germain des prés. Au passage, l’homme expliqua qu’un célèbre photographe appelé Doisneau avait fait connaître la Wallace de Saint-Sulpice en la photographiant avec des galopins accrochés aux cariatides. Quand ils y arrivèrent place Saint-Michel, Wallace dit : « Faites le tour et arrêtez-vous devant ce magasin à la devanture jaune, je vous prie. Sortons un instant ! ». « C’est donc cela ! » s’exclama t-il devant une sculpture posé sur le trottoir.

  • Qu’est ce que c’est ? demanda l’oie.

A cet instant un jeune homme en rollers stoppa devant le drôle d’objet vert gris, pencha la tête et avala une gorgée de l’eau qui jaillissait à hauteur d’homme. On pouvait lire l’inscription au sol fontaine de l’an 2000. La statue moderne figurait deux silhouettes de «Venus contemporaine » accolées dos à dos, rappelant celles des cariatides.

  • Tout à l’heure au téléphone, un ami m’a expliqué que la Société de Gestion des Eaux de Paris a fait fabriquer quelques fontaines d’un nouveau modèle au design très contemporain, à l’occasion du changement de millénaire. Comment la trouvez-vous ? lui répondit Wallace.

  • A vrai dire, elle ne me fait pas penser aux vôtres. Pour moi, ce n’est guère possible de boire l’eau qui jaillit. Et qu’en dites-vous, vous-même ?

Je suis enchanté qu’ils en aient eu l’idée car ainsi mon œuvre se prolonge, n’est ce pas ?. On en trouve des représentations en tous genres : des cartes postales, une maquette à monter, des miniatures. Evidemment, je préfère de loin ce qu’en ont fait les artistes. On les retrouve parfois dans des endroits tout à fait inédits. Tenez, dans la bande dessinée par exemple. Dans les aventures d’Adèle Blanc-sec, Jacques Tardi a dessiné une voiture qui percute une fontaine. J’espère que ce n’est jamais arrivé. Victor Hugo en parle dans une de ses poésies. Il y a aussi une chanson de Georges Brassens « le bistrot » qui fait rimer Wallace avec grâce !

  • Filons vers la Bastille, j’ai encore beaucoup de choses à vous expliquer. A présent Cocher, emmenez-nous Boulevard du Prince Eugène, je vous prie !

  • Pardon ?

  • Eh bien oui, Boulevard du prince Eugène…ah oui, c’est vrai nous sommes au 21ème siècle, où étais-je ? je voulais dire Boulevard Voltaire.

« Vous ai-je dit que les fontaines sont fabriquées en fonte de fer ?. L’art a le prix du talent et je suis très fier d’avoir fait appel à celui de Lebourg. Ceci dit, le procédé de fabrication a son importance également. La fonte a la qualité d‘être le plus court chemin entre l’idée et la forme. D’ailleurs, en fonderie d’art, la signature de la fonderie est aussi importante que celle du sculpteur. C’est pourquoi vous trouverez la plupart du temps le nom de la fonderie et celui du sculpteur ».

L’oie hoche le bec. J’ai appris aussi tout à l’heure que mon fabricant, la fonderie du Val d’Osne en Haute-Marne, n’a plus son siège ici. Elle a changé de nom pour devenir GHM – la société nouvelle Générale Hydraulique Mécanique. Ils continuent de fabriquer le modèle aux cariatides pour renouveler les pièces cassées et fournir les autres villes qui souhaitent en posséder. Je leur ai fait don de la propriété du modèle et je constate que je n’ai pas à le regretter même s’il m’est arrivé un jour de trouver une fontaine montée avec quatre cariatides identiques. Une erreur à l’évidence puisque Charles Lebourg avait dessiné quatre femmes légèrement différentes. Mais j’ignore qui se charge de l’assemblage sur place.

En remontant le boulevard Henri IV au niveau du pavillon de l’arsenal, Wallace se souvint de sa dernière sortie en 1990 où il avait découvert avec stupéfaction et amusement fac-similé de ses fontaines peint en vert fluorescent placé devant l’entrée de l’exposition « le Paris d’Haussmann ». C’était un peu comme un clin d’œil à celle qui avait été installée au Palais du Trocadéro à l’occasion de l’exposition universelle de 1900, avec l’eau en moins.

L’oie se prêtant au jeu : « Là, juste là encore une ! ». La voiture s’engageait alors au début du boulevard Richard Lenoir et une Wallace trônait sur la promenade centrale. « Il y en a une à l’autre bout de la promenade » dit le chauffeur. Voulez-vous que je vous y arrête ?

  • Excellente idée, allez-y !

Arrivés à hauteur du boulevard Voltaire, la voiture s’arrêta et Wallace dit au chauffeur :

C’est amusant que vous ayez pensé à cette fontaine. Lorsqu’il y avait la foire à la ferraille, imaginez tous les brocanteurs installés là. La fontaine se retrouvait au milieu et il ne se passait pas une heure sans qu’un amateur cherche à l’acheter. Elles ont toujours eu du succès !

  • Maintenant, chauffeur, nous allons longer le canal Saint-Martin jusqu’au Boulevard du Combat.

  • Vous êtes sur que c’est à Paris ?

  • Celui-ci aussi a été rebaptisé, décidément. C’est au niveau de la rue Rébeval, vous voyez ?

  • Pas de problème, Monsieur.

  • A propos de baptême de rue, un des administrateurs de la société des hauts fourneaux du Val d’Osne était de mon temps Mathurin Moreau. Un grand sculpteur aussi, un bourguignon originaire de Dijon, je crois. Il a été Maire du 19ème arrondissement, figurez-vous. Alors quand il est décédé, la rue Priestley a été rebaptisée Avenue Mathurin Moreau. C’est justement lui qui a inauguré la première fontaine posée à Paris, dans son arrondissement, le XIXème justement !

  • Et Monsieur Belgrand, est-ce qu’il a une rue à son nom ?

  • Absolument, ma chère. Pas très loin d’ici d’ailleurs, en allant vers la porte de Bagnolet et dans sa rue, sur une petite place triangulaire comme je les aime, devinerez-vous ce que l’on trouve ?

  • Naturellement. Il y en a beaucoup dans cet arrondissement ?

  • Voyons… à peu près sept, je crois. Mais c’est le 15ème arrondissement qui bat le record avec dix fontaines aux cariatides. Il y en a même une à l’entrée du parc Georges Brassens, là où se situaient les abattoirs de Vaugirard, antan. Elle était peinte en violet dans les années 90. Mais pour revenir à l’époque, il faut savoir que les communes qui ont été annexées à Paris en 1860 n’étaient pas très bien loties en points d’eau. Alors c’est surtout dans ce périmètre, au-delà de l’enceinte des fermiers généraux et des fortifications de Thiers, que le Directeur Belgrand a proposé d’installer les cinquante premières.

  • Nous y voilà Monsieur, rue Rébeval, dit le Taximan.

  • Arrêtez-vous un instant, merci, répondit le philanthrope.

Puis il plongea dans ses souvenirs. C’était un jour de grande chaleur à la mi Août 1872. On inaugurait l’installation de la première drinkingfountain. Un journaliste avait reporté qu’à peine l’eau commençait de couler, la foule s’était ruée sur les gobelets. On se battait avec cruches, pots, carafes, saladiers pour savourer l’eau fraîche de la Dhuys. Le journal l’illustration parlait d’un triomphe et regrettait l’absence du généreux donateur. En y repensant, l’homme avait les yeux humides. Il commençait à sentir la fatigue d’une journée de souvenirs contés à ce sympathique animal. Il ne pouvait pas tout lui confier en si peu de temps. Il avait besoin de garder pour lui le souvenir des bonheurs et de quelques regrets aussi. Se tournant vers l’oie, il lui dit :

  • C’est ici que l’on a posé la première en 1872. Je crois qu’elle a plu tout de suite. A présent le soleil commence à diminuer et je dois regagner sans tarder ma demeure perpétuelle au Père Lachaise. Y a t-il quelque chose d’autre que vous voudriez savoir, à propos de l’histoire de ces fontaines, Madame ?

  • Vous avez été très généreux, encore une fois, en me racontant toute cette histoire. Je ne sais comment vous remercier. Bien sur j’aurais tant de questions et je rêverais d’aller un jour faire un tour vers 1872 pour vous rencontrer dans votre époque. Mais moi aussi je vais devoir reprendre le train pour regagner mon pré. J’espère vous retrouver une autre fois peut-être. Juste une dernière question ou disons un conseil pour trouver les autres fontaines que nous n’avons pas croisées sur notre chemin ?

  • Balzac aimait à dire que se promener c’est comme manger tandis que flâner est la gastronomie de l’œil. Je crois qu’il avait raison, c’est ainsi que vous aurez le plus de plaisir à vos découvertes.

  • Chauffeur, vous me laisserez à l’entrée du cimetière du père Lachaise et conduirez ensuite Madame à son train, conclut le philanthrope.

Sylvie  Andrieu 2002

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