Ligne de F’huit

Texte à contrainte : 8 mots contenant « fou »

La rame entame le virage en boucle de la porte dorée dans un vacarme métallique infernal. Les voyageurs qui ont connu les métros sur pneus s’en souviennent à cet instant précis en les regrettant amèrement. Tous esquissent une mimique qui marque le désagrément : froncer les sourcils, se pincer les lèvres, plaquer les paumes de mains sur ses oreilles, pousser un ouh de douleur. Une quinzaine d’interminables secondes pour virer de bord et les loups venus de l’est entrent dans Paris.
Les voitures accélèrent le rythme tout en entamant la pente. Il n’y a pas foule dans ce sens en fin de journée, chacun peut vaquer à ses occupations souterraines et tuer le temps.
Dans le reflet de la vitre se dessine le visage d’un homme au regard perdu dans le vide. Ses cheveux noirs coupés très courts accentuent son allure ténébreuse. Il s’agite. A côté de lui, la jeune fille qui vient de prendre place fourrage nerveusement dans son sac multicolore trop petit pour tout ce qu’il contient. Elle en extirpe l’objet perdu de son désir, un foulard en soie rouge. L’homme jette plusieurs fois son regard en direction du sac, comme pour vérifier qu’il a bien vu ce qu’il a vu. Imperturbable à toute cette fébrilité, assis en face de l’agité, un jeune ne quitte pas des yeux le gros livre qu’il tient des deux mains par le dessus. Le tome 3 d’une saga.
Déjà, la rame entame la descente de Montgallet entraînant l’agité vers son voisin d’en face :
– Pour aller à Londres, il faut changer à République, c’est ça ? ».
Interloqué, le plus jeune le fixe, fouille rapidement dans sa mémoire, analyse, interprète puis répond :
– Pour aller à gare du nord, oui il faut changer à République
– Parce que je vois très mal, vous pourrez me dire quand on sera à République ?
Par empathie ou par prudence le jeune se retourne pour consulter l’affichette du parcours de la ligne, compte sur ses doigts et précise :
– C’est dans 8 stations.
Lui laissant à peine le temps de replonger dans sa lecture interrompue, l’homme au propos étrange ajoute :
– Vous me direz, parce que j’ai laissé mes lentilles à la consigne.
L’autre lève la tête puis un sourcil, esquisse un sourire et rebaisse le tout vers son chapitre.
– Je suis allée voir un ami à l’hôpital à Charenton.
Patient, le lecteur hoche la tête. Les voitures ralentissent pour amorcer le plat de Reuilly-Diderot et stoppent brutalement, envoyant la tablette du quatrième voisin du carré directement sur les genoux de la fille au foulard rouge.
Lui se redresse, elle le regarde. Un éclair passe. Nul doute qu’il ne peut s’agir que d’un coup de foudre.
L’agité, de recommencer :
– On n’arrive pas encore, là, dites ?
De l’autre côté du quadrilatère, s’installe un passager âgé empêtré par quatre colis mal ficelés. Son allure foutraque fait à nouveau lever les yeux du jeune lecteur décidément frustré. C’est foutu, il referme le livre d’un coup sec, agacé.
« Si vous voulez vous asseoir, Mademoiselle … ? » fait le vieux en commençant à se lever du strapontin.
« Non, non bougez-pas merci c’est pas la peine » s’empresse-t-elle de répondre, lui fournissant l’occasion, s’il en était besoin, d’une conversation. Mais c’est d’avantage un monologue qu’entame alors l’aimable buriné à l’adresse de tous : « Moi, je suis serrurier de métier. Mais avec mon beau-frère, on va monter une agence de détectives ». Puis il abreuve la rame de détails abracadabrants sur la manière dont il compte mener ses enquêtes.
Autour du serrurier, des têtes se tournent, des yeux se baissent, des mains plongent dans des poches et des sacs. Ça sent l’imminence d’une quête. De fait, le vieux, pas fou, passe et repasse avant d’atteindre République.
A la station hyper connectée, s’enfuient alors hâtivement l’anglais de Charenton, la fille au foulard rouge, le porte tablette, les quatre sacs mal ficelés et le vieux détective serrurier qui ferme le banc. F’huit !
Ouf !
Le jeune lecteur va enfin pouvoir lire la suite du coup de foudre.

Sabar le 1er avril 2014

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