Nouvelles paranographiques

 Marcher

Victor n’aime pas spécialement marcher. Il a longtemps cru que c’était la vertu des fainéants. Comme il trainait toujours des pieds, on lui disait : « allez, avance, courage ! ». Mais les années ont eu beau passer, les centaines de kilomètres au compteur des souliers s’accumulant, rien n’y fait. Il aurait volontiers pris le goût de flâner, si ses pieds ne rechignaient pas à marcher. Ses pieds sont creux, trop creusés si bien que le poids de son corps s’appuie sur quelques points douloureux. Marcher est une corvée. Si Victor ne parle pas plus que cela de ses pieds, il dit volontiers que marcher, c’est perdre son temps. En marchant, on peut presque rien faire d’autre que de marcher. C’est à peine s’il peut penser en même temps.

Puisqu’il faut, quoi qu’il en coûte, faire certains trajets à pied dans le bourg, Victor a trouvé un truc pour faire passer le temps de la corvée : il compte. Il compte ses pas. La première fois, il avait compté dans sa tête jusqu’à 178 péniblement et avait abandonné bien avant d’arriver à la poste. Car plus il avançait en chiffre, plus il ralentissait le pas. Penser cent soixante dix huit dans sa tête prend cinq fois plus de temps que de penser un, deux ou trois. A la fin, il n’avançait plus.

Au retour, il décida de compter d’une autre manière. Il se dit que s’il comptait des séries, il pourrait bien faire l’addition de temps en temps sans trop se fatiguer ni ralentir le rythme. Essayons pas cent ou non plutôt cinquante, se dit Victor. Les séquences seraient plus courtes donc le temps s’écoulerait sans doute plus vite. Le hic, c’est qu’après quatre ou cinq séries de 50, il perdit le fil de ses additions, ne sachant plus très bien s’il en était à 200 ou 250. Il faut dire que la femme qu’il venait de croiser était bien jolie. Déconcentré.

Tout en continuant, il réfléchit à une autre méthode pour compter ses pas et faire passer ce temps perdu. Il pourrait plier un doigt à chaque série de 50 sans trop se fatiguer. De cette façon, il deviendrait possible de marcher au moins cinq séries de cinquante les jours de marché où une seule main était libre puisque l’autre était occupée à porter le panier d’osier. Naturellement, il pourrait compter deux fois plus quand il n’aurait rien à porter.

Est-ce que marcher pourrait ne plus être synonyme de perdre son temps ? A cette pensée, Victor réalisa qu’il était allé trop loin et avait dépassé sa rue depuis bien longtemps. Finalement, compter ses pas en marchant pour chasser l’impression de perdre son temps, n’avait abouti qu’à lui faire perdre un peu plus de temps.

© Sylvie Andrieu le 11 janvier 2011

Le collectionneur

Pour les collectionner, il les collectionnait. Au début, par dizaines quand il était enfant et qu’il allait deux fois par semaine à la bibliothèque du quartier. Puis lorsqu’il avait emménagé dans sa chambre d’étudiant, c’était des dizaines de cartons qu’il avait fallu monter au cinquième étage, sous les toits. Il termina ses études juste à temps avant qu’il devienne impossible d’ouvrir la porte sans les bousculer – pas les études, les livres !

Hervé nourrissait une incommensurable passion pour les livres. Toute sorte de livres, les livres de poche, de petite poche ou de grande poche, les livres anciens, les neufs, de la première à la nième édition, tout était bon à prendre. Bon à lire aussi, bien qu’il accumulat très vite un retard grandissant dans ses lectures. Qu’importe, il continuait de les accumuler. Lorsqu’il acheta le loft, le potentiel de stockage prit une nouvelle dimension. Avec presque quatre mètres sous plafond et au moins vingt cinq mètres linéaire, il y avait de quoi voir venir pendant plusieurs années, pensa t-il. Alors il ne se privait vraiment pas, une bonne dizaine de nouveaux livres par semaine élisaient domicile chez lui.

A l’étage, il entreprit d’aménager la mezzanine en deux parties. La plus petite suffirait pour la chambre à coucher puisque tous les rangements étaient au rez de chaussée. L’autre partie serait dévolue à un bureau entouré de rayonnages formant la bibliothèque. En guise de cloison, bien entendu, il dressa dos à dos deux murs de livres accessibles, côté chambre, directement depuis le lit et côté bureau, il y avait la place pour balader un escabeau autour du bureau central. La charpente métallique de la mezzanine était dimensionnée pour supporter de lourdes charges, l’homme n’avait pas d’inquiétude.

Ainsi presque chaque jour, il continuait de délester les grandes poches secrètes de sa gabardine grise de romans, essais, nouvelles et autre genre de d’ouvrage. Quand la rentrée littéraire battait son plein, on aurait pu croire qu’il était l’ami des éditeurs et des auteurs tant sa boulimie de livres était grande.

Malheureusement, jusqu’à présent, le commerce d’Hervé ne profitait qu’à lui.

Il avait la vilaine manie d’omettre de régler ses achats dans les librairies. Passé maître dans l’art de glisser les livres dans ses poches secrètes, il maîtrisait non seulement la prestidigitation mais aussi le repérage des caméras et agents de surveillance qui se dissimulaient si mal. Il s’était facilement adapté à arrivée de l’électronique puisqu’il suffisait d’effeuiller le livre à l’envers en le faisant tomber pour ôter la petite languette antivol. Les circuits magnétiques scotchés étaient plus embêtants. Dans ce cas, il abandonnait. De toute façon, il restait suffisamment de librairies de quartier moins bien équipées en antivol que les majors, pour faire ses affaires.

Hervé n’avait pas peur. Voler des livres était devenu pour lui une simple habitude, un geste professionnel, il y avait bien longtemps que ce n’était même plus un jeu. Il avait ses assurances puisque ses deux meilleurs amis étaient respectivement avocat et juge.

Un soir qu’il était bien fatigué, Hervé couché de bonne heure s’endormit un livre à la main. C’était un des mystères de Paris de Léo Malet « Casse-pipe à la Nation », dans la collection de poche fleuve noir, à la couverture dessinée par Tardi.

Le livre était ouvert au chapitre où Nestor Burma s’en allait à son rendez-vous de l’avenue Saint-Mandé. Croyant sortir de son bureau, le détective sortit par inadvertance du livre pour se retrouver au beau milieu de la chambre du loft. Etonné, il se demanda où il était et qui pouvait bien être cet homme endormi là. Trop forcé sur le whisky, pensa-t-il, en entreprenant la visite des lieux. La bibliothèque adjacente et sa quantité astronomique de livres l’impressionnant, il s’approcha pour jeter un œil sur les titres. Dans la nuit profonde de l’est parisien, il cru entendre murmurer : « heps, y’a quelqu’un ? ». la voix semblait provenir d’un des livres. « aidez-moi à sortir ! sinon on va me tuer ». Nestor Burma mit ses mains sur ses oreilles et secoua sa tête puis se dit que l’homme endormi devait parler dans son sommeil. Mais d’autres voix se firent entendre.

  • Ce type est un voleur, mon créateur ne touche pas de droit d’auteurs avec ce genre de crapule.

  • Je suis bien d’accord avec vous, et puis sortir de la librairie dans une poche de gabardine usée est humiliant !

  • Moi, je suis un serial killer, si vous voulez, je lui règle son compte

  • un compte d’auteur fit une autre voix, suivie par un rire sarcastique.

  • Le voleur, le voleur, le voleur !

Des dizaines, puis des centaines de voix reprenaient en chœur et les personnages des livres tour à tour semblaient taper du pied. La bibliothèque vibrait à présent. Nestor sentant venir le danger, dans un instinct de survie mêlé de frayeur dévala l’escalier de la mezzanine et s’enfuit très vite du loft. Maintenant la cloison commençait à osciller et sans qu’Hervé n’ait le temps de se réveiller complètement, les livres se jetèrent sur lui les uns après les autres, dans un gigantesque fracas. Il n’eut pas le loisir d’échapper à la masse des livres volés qui l’écrasèrent, l’étouffèrent et le laissèrent pour mort sous les œuvres mal acquises.

 Hervé ne sut jamais si le détective Nestor Burma avait retrouvé le voleur qu’il cherchait.

© Sylvie Andrieu Le 20/9/11

La canne

François se rendait pour la première fois tout seul, en voiture, à la grande ville.

Parti à l’aube après avoir pris le soin de préparer un copieux panier de petit déjeuner pour la route, il se sentait fier de tenter l’aventure sans personne pour le guider ni lui dire de tourner ici ou là. Par précaution, il avait imprimé une feuille de route détaillée jusqu’à son point d’arrivée au parc des expositions.

Vers huit heures, il avait déjà parcouru à peu près soixante kilomètres sur la quatre voies et décida de faire une pause à l’aire des jonquets qui promettait la détente.

Les grandes tartines de chaource qui l’attendaient dans le panier le faisaient saliver. Il se servir un peu de vin blanc dans le gobelet pour les accompagner. Il savourait tout en regardant arriver et repartir les autres voitures. Ce devait être des hommes d’affaires vu la manière dont ils étaient habillés, la plupart seuls, ils se contentaient d’un aller-retour aux toilettes et repartaient aussi sec, leur téléphone toujours à la main.

François avait tout son temps devant lui mais pas de téléphone. Il se servit un café dans son thermos après avoir englouti une demi brioche at avant de reprendre la route.

La grande ville s’annonça à l’horizon,un peu avant neuf heures et il emprunta la sortie centre, comme l’indiquait sa feuille de route. Au premier feu, il n’y avait pas d’indication. Un homme marchait sur le trottoir de droite avec une canne. Il avait l’air jeune. François continua jusqu’au carrefour suivant où il devait tourner à gauche. Le feu passait au rouge par chance, comme cela il pouvait prendre le temps de vérifier la direction sur les panneaux. A gauche, un homme marchait vers le croisement sur le terre-plein central. Celui-là aussi s’appuyait sur une canne et sa jambe désarticulée semblait lui faire mal. Il avait l’air plus vieux et ses habits étaient sales. Pauvre bougre se dit François. Un panneau indiquait le parc des expositions à gauche et il actionna son clignotant pour virer. Jusqu’ici tout allait bien, le rond point qui se présentait était bien mentionné sur le plan mais le suivant ne l’était pas. Trop de circulation pour qu’il puisse regarder son papier, alors il suivit tout droit au hasard en espérant que ce fut la bonne route. Ah un feu. Pouvoir regarder le plan. Rouler doucement. Pourvu que ça passe au rouge. Oui. Plongé dans son papier, François ne releva le nez qu’en entendant un long coup de klaxon derrière lui et c’est alors qu’il vit, pour la troisième fois, un homme marcher sur le trottoir avec une canne et une démarche désarticulée identique aux deux précédents. Ses chaussures usées baillaient et son pantalon maculé de crasse étaient troué. L’homme à la canne faisait volte face. François se dit : bizarre, il y a décidément beaucoup de gens estropiés dans cette ville. Mais il ne prêta pas attention à l’âge de celui-ci .Il fallait qu’il trouve le bon chemin à présent et ne pas se laisser distraire car la circulation devenait plus dense. Au moins cinq véhicules étaient à l’arrêt devant le sien. A sa gauche, stupeur à nouveau un homme en canne marchant le long de la route. Celui-là avait l’air de connaître tout le monde car il s’arrêtait pour saluer à chaque voiture. Si c’est un gars du coin, ça tombe bien, je vais lui demander ma route. François actionna le bouton pour faire descendre la vitre et dit : « je cherche le parc des expositions ».

L’homme à la canne se pencha, sourit faisant apparaître une mâchoire édentée et lui répondit dans une langue que notre homme n’avait jamais entendue : « norrirri famila romana … » en tendant la paume de sa main.

© Sylvie Andrieu Le 4/10/11

 Une valise noire peut en cacher une autre

Ou comment retourner à Orly le dimanche, avec ou sans Véro

Qui n’a jamais connu cette impatience de retrouver sa valise sur le tapis roulant noir de l’arrivée des bagages à l’aéroport ?

Débarqués au petit matin avec un retard certain, après un vol long courrier, une escale, des turbulences et l’insomnie garantie, les bagages tardent toujours trop à arriver. Rêvant d’un grand et vrai bon café, vous jalousez ceux qui, les premiers, attrapent leurs valises – noires- car les valises sont presque toujours noires, allez savoir pourquoi.

La petite mésaventure qu’a vécu Véronique est-elle banale ? en tout cas elle nous a bien amusées, après coup.

En provenance de la réunion, en escale à Orly, Véronique avait quelques heures à attendre son vol pour Hamburg. C’était un dimanche d’été et de vacances. Je profitai de ces quelques heures d’escale pour la voir. Bagages en main, nous nous dirigeâmes vers le restaurant panoramique d’Orly Sud et déposâmes son gros sac à roulettes dans l’espace prévu pour, après avoir vérifié que l’endroit était sous surveillance. Les 4 heures passèrent bien vite à nous raconter les derniers évènements de nos vies. Il fallait déjà enregistrer. Le restaurant s’était vidé des passagers du Pointe à Pitre – Ajaccio à qui la compagnie avait offert le déjeuner pour faire passer un retard de 6 heures. Il ne restait plus qu’un seul sac à la consigne, celui de Véronique. En le soulevant, il lui parut encore plus lourd. C’était sans doute la fatigue additionnée au repas.

A l’enregistrement, le sac était en surpoids de 2 kilos. Etonnée, Véronique montra à l’hôtesse son ticket du vol précédent mentionnant les 20 kilos qu’elle avait elle-même pris le soin de vérifier sur la balance de sa salle de bain avant de décoller de Saint-Denis. Pas envie de payer de supplément. Ca ira dit l’hôtesse, mais Véronique demeurait inquiète. Pour la rassurer, je lui dis : « leur balance est sans doute mal réglée ». Puis nous nous amusâmes à imaginer que quelqu’un aurait glissé dans la valise quelque objet de grande valeur propre à faire une bonne surprise. Aucune chance en réalité, puisque le sac était déjà bourré à craquer. On n’aurait même pas pu y glisser un journal. Nous nous quittâmes sans trop de tristesse, certaines de nous revoir bientôt, sur Paris et à Hamburg. Je rentrai chez moi.

En début de soirée, en décrochant à la sonnerie du téléphone, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre Véronique : « Tu sais quoi, la valise … ». Je compris instantanément. « … j’ai récupéré un sac avec les affaires d’un type qui devait venir de Antilles, une bouteille de rhum et une cartouche de Camel ! j’ai appelé Corsflot – ils disent qu’ils ne peuvent rien faire et qu’il faudrait aller au service bagages à Orly voir si mon sac y est. Est-ce que tu pourrais y aller s’il te plait, je vais regarder sur internet comment on peut le réexpédier à Hamburg, en espérant que tu le retrouves ! ».

Me voila repartie à Orly, ce dimanche : comptoir informations – accueil bagages – la queue – des touristes énervés – je soupire – mon tour arrive – j’explique – suivez-moi s’il vous plait – portes magnétiques. Une dame fort aimable m’accueille dans une immense salle où j’aperçois sur cinq mètres de hauteur, des rayonnages remplis de sacs et de valises de toute taille mais presque tous d’une seule couleur : noir. Heureusement celle de Véronique fraîchement arrivée était à portée de main. Je m’enquérais auprès de l’employée d’Aéroport De Paris pour savoir comment expédier le sac à Hamburg. Elle me dit : « c’est bien simple, s’il s’agit d’un échange de valises, elles seront ré acheminées, comme le prévoit l’accord inter aéroports. ». Le hic c’était que l’autre sac lui était resté dans les bras de Véro. Quelques minutes de discussion suffirent à convaincre cette charmante employée d’ADP de remettre le sac noir dans le circuit. Il passerait par Monaco avant d’atterrir à Hamburg, ça lui ferait voir un peu d’Europe. A charge pour la destinataire de rapporter l’autre sac à l’aéroport d’Hamburg qui ferait de même dans l’autre sens. 48 heures après, les valises noires avaient retrouvé leur propriétaire respectif.

Lorsque Véro et moi nous retrouvâmes l’hiver suivant à Hamburg, nous décidâmes d’aller faire les soldes pour acquérir des valises. Nous les prîmes rouge. Allez savoir pourquoi, depuis ce temps là, je trouve qu’il y a de plus en plus de valises et sacs rouges sur les tapis des aéroports. J’ai rêvé ?

© Sylvie Andrieu, Paris le 2 février 2007

 

Le destin de Lulu

Ça s’est passé un après-midi de fin d’été. Comme très souvent, je l’avais accompagnée au supermarché. Ils habitaient au cinquième étage et heureusement qu’il y avait un ascenseur car je détestais monter et encore plus descendre des escaliers. Cette fois-là, l’ascenseur ne s’était pas arrêté entre le cinquième et le rez de chaussée, à ma grande satisfaction. Non que je n’aimais pas être dans cette machine mais je craignais toujours qu’elle ne stoppe au niveau trois et, horreur, voir apparaître le chien des Perrot que je haïssais. Il était laid, très petit, arrogant et fuyant à la fois, avec un poil ébouriffé qui lui recouvrait le museau et il sentait très mauvais à mon goût. Oui, décidément, je le détestais profondément. Aujourd’hui il n’était pas dans l’ascenseur qui rebondit légèrement en atteignant le rez de chaussée.

En sortant de l’immeuble, nous tournâmes invariablement à gauche jusqu’au bout de notre petite rue calme pour déboucher sur la rue Rosenwald. Cinquante mètres plus loin, nous étions devant le petit supermarché à la devanture vitrée verte et rouge. Elle avait, sur le chemin eu le temps de sortir de sa poche la liste jaune de tout ce qu’il ne fallait pas oublier : le beurre, la bière, la pâte feuilletée pour faire une tarte, des pamplemousses, de la salade et quelques autres choses de ce genre.

J’aimais l’accompagner lorsqu’elle allait faire les courses, une des activités qu’elle se réservait. Par contre, je l’attendais toujours à l’entrée. C’était comme ça, un peu comme un rite. J’observais les gens entrer et sortir du magasin. Ce spectacle m’amusait. Parfois j’apercevais des gens que j’avais déjà croisés par leur parfum si caractéristique. Si par aventure, elle s’attardait un peu longuement dans le magasin, je faisais quelques pas ou bien m’asseyais sur un rebord de l’immeuble, tout près de l’entrée.

Cet après-midi là, il faisait un peu chaud et je m’étais avancé le long du trottoir à l’ombre en attendant et une bonne odeur de viande grillée me parvint aux narines. Me demandant qui savait faire sortir d’aussi savoureuses odeurs de la viande, je me mis à marcher en rêvant à ce steak. J’avais faim. Sans m’en rendre compte, je parvins au niveau de la rue des Morillons et longea tranquillement le mur de l’école. Arrivé à deux pas du parc, je réalisai brutalement que je m’étais sérieusement éloigné du magasin, qu’elle était peut-être en train de me chercher car je n’avais pas idée du temps qui s’était écoulé depuis et je n’avais pas de montre. J’aurais pu, j’aurais du la rejoindre pour ne pas laisser gagner son inquiétude. Mais j’en étais incapable. Je restai calme et continuai mon chemin vers le parc. Presque sans m’en rendre compte, j’étais en train de la quitter sans regrets. La traversée du parc me rappelait les moments de jeux partagés avec elle. En ce mois de septembre, ça sentait l’herbe, la menthe et le raisin. Ce coin était très odorant comme en Provence ou nous passions la plupart de nos vacances.

J’ai ainsi parcouru la ville je crois pendant des heures. J’avais fait une halte dans un square que je serais incapable de retrouver car je ne connaissais rien de cette ville, à l’époque où nous venions d’arriver. Nous avions fait quelques promenades « digestives » comme elle disait plutôt du côté d’un grand boulevard bordé d’arbres que je n’aimais pas beaucoup à cause de son flot incessant de voitures. J’étais bien , alors, à ses côtés.

A présent, je me sentais si libre en errant ainsi sans chercher à reconnaître le chemin.

Naturellement, la nuit a fini par tomber et comme je n’avais pas pu dormir tout à l’heure dans le square à cause d’une vielle dame folle qui m’avait chassé du banc sur lequel je m’étais allongé en me menaçant avec une canne en bois. J’étais très fatigué et la faim me tordait le ventre, comme jamais. Il faut dire qu’elle me préparait toujours de bons plats et nous mangions habituellement assez tôt le soir.

Tous les magasins étaient désormais fermé et pas un restaurant en vue. Je m’assis devant un immeuble où une savoureuse odeur d’oignons se répandait dans l’air frais de la nuit.

C’est alors que cette femme s’est arrêtée devant moi, m’a regardé et m’a dit : « tu ne peux pas rester seul comme ça devant l’entrée ». Son sourire, son regard appuyé et sa voix claire étaient rassurants et chauds. « Viens avec moi, tu as l’air fatigué et affamé » dit-elle en mettant doucement sa main sous mon menton. Elle sentait bon, alors je me suis levé, je l’ai suivi et depuis, je le l’ai jamais quittée.

Une autre femme n’a pas dormi cette nuit-là. Le lendemain, dans tous les commerces du quartier une petite affichette disait : perdu le 8 septembre, Lulu, dalmatien. Récompense assurée. Tél : 72 89 30 32. Il y avait ma photo.

© Sylvie Andrieu

Les petites cuillères

Judith aimait beaucoup passer le week-end en province. Elle descendait souvent en bord de mer dans de bonnes vieilles auberges ou des gîtes qu’elle partageait volontiers avec des amis.

Pour ce dimanche de fin novembre, elle avait accepté avec plaisir l’invitation à déjeuner de ce couple plus âgé qu’elle mais bons vivants. Ils avaient excellemment déjeuné de pigeons aux pommes et foie gras truffé. Discuté et critiqué la politique du gouvernement, en bons français râleurs. Au moment du fromage, on en était venu à l’urbanisme et la gestion des communes de campagne, le maître de maison, visiblement passionné par ce sujet, s’emportant de plus en plus. « Y a-t-il une brocante dans votre village ? » demanda Judith pour couper court à l’emportement de l’hôte. La maîtresse de maison lui répondit qu’il y en avait une chaque année au mois de juin tout en se levant pour débarrasser et aller préparer le dessert. Elle sortit du buffet trois jolies petites assiettes et trois cuillères en argent ciselé. « Tiens, d’ailleurs celles-ci viennent de la dernière brocante. Il y en avait que sept, si bien que j’en ai obtenu un bon prix » ajouta t-elle. Judith, admirant le dessin des cuillères, ajouta avec un sourire malicieux : « d’ailleurs faites attention de bien les recompter avant que je ne parte car il se pourrait qu’il en manque d’autres ! ». L’hôte, en riant : « mais vous ne croyez pas si bien dire ! N’avez-vous jamais remarqué la vitesse à laquelle disparaissent les petites cuillères ? Vraiment ? fit Judith. Non je n’y ai jamais prêté attention, à vrai dire. Je ne sous-entends pas que les gens les emportent, j’ignore ce qu’elles deviennent mais je sais que j’ai du maintes fois en racheter. Pourquoi, comment disparaissent-elles ? Ce ne sont pas les couteaux ou les fourchettes, ce sont toujours les petites cuillères qui disparaissent, et quelle que soit leur valeur ! « Ma chérie, tu délires » lança son mari. Judith les regardait d’un œil très intrigué en pensant qu’en effet, cette femme faisait peut-être une fixation sur les petites cuillères. Ils passèrent au salon pour le café et terminèrent leur discussion sur les meilleures affaires qu’ils avaient chacun pu faire un jour en brocante.

L’après-midi était déjà bien entamé alors Judith prit congé de ses hôtes car elle voulait éviter les sempiternels bouchons de retour de week-end sur la capitale. En partant, elle baissa la vitre de la voiture pour leur faire un petit signe d’au revoir et dit en riant : « faites attention aux petites cuillères ! ». Le retour se fit sans encombrement. Elle mit un CD de jazz et sourit en lisant le titre de l’album : Spoon …

Le lendemain, au cours du déjeuner, à la cantine avec les collègues, elle raconta l’anecdote des petites cuillères qui disparaissaient selon cette femme. Amélie, habituellement pas très loquace, la regarda avec un air extrêmement sérieux et dit : « et bien ce qu tu dis ne m’étonne pas, j’ai remarqué la même chose chez moi. Il y a quelques mois, je me suis aperçue que je n’avais plus assez de petites cuillères. Alors j’en ai acheté deux jeux, un blanc et un noir, six de chaque. Et bien figurez-vous que l’autre jour, je me suis aperçue qu’il en manquait deux blanches et une noire. Judith lui répondit que sans doute elles devaient se cacher au fond d’un tiroir, derrière l’évier ou dans un coin auquel on ne pense pas immédiatement. Et chacun y alla de ses hypothèses d’explication. Allons prendre un café, histoire de voir s’il reste des petites cuillères … L’employée de la cafétéria confirma le scénario de la disparition systématique des petites cuillères en leur disant que chaque mois ils devaient se réapprovisionner. Chacun retourna à son poste de travail et cette première journée de la semaine s’acheva pour Judith par un retour de bonne heure à la maison.

Tout était resté en désordre dans l’appartement. Après avoir grignoté une pomme en écoutant les nouvelles du jour, elle entreprit de ranger la cuisine, faire la vaisselle et jeter ce qui, dans le réfrigérateur, n’était plus bon. La cuisine était petite et il y avait pour vaisselle de quoi remplir le lave-vaisselle. Comme elle prenait les couverts, elle repensa à la remarque sur les cuillères manquantes et se dit que ce serait drôle de les compter, histoire de voir où en était son propre stock. Il y avait cinq petites cuillères rouges et quatre métalliques. Ces cuillères du diable devaient bien être quelquepart !

© Sylvie Andrieu le 4/9/2008

Porte Dorée

Jamais je ne pourrai dire le choc éprouvé à ouvrir la porte : c’était desceller son tombeau pour déboucher sur le mystère.

Une foule m’entourait. Les hommes tentaient de se frayer un chemin en avant vers la muraille. Les femmes me souriaient dans un geste de recul, de respect. Et les enfants. Je revois les enfants venus de tous les continents. Leurs regards de toutes les couleurs étaient mêlés d’envie et de frayeur à la fois. L’impatience d’assister à un spectacle de magie ou la terreur de sentir la terre se dérober sous leurs pieds.

J’entendais des clameurs d’encouragement tout autour. Quelque chose me portait sans que le puisse dire quoi ni où. Cela m’était curieusement égal car je me sentais bien là dans cette foule au rendez-vous du soleil. La muraille se rapprochait et avec elle une arcade puis deux se dessinaient au-dessus de cette porte murée. Etait-il possible que ce se soit moi que tous ces gens encouragent ? que voulaient-ils ? qu’attendaient-ils ? Maintenant la chaleur m’accablait. Le levant par derrière nous plaquait les ombres bruyantes de la foule qui se resserrait. Je sentais l’odeur du mont des oliviers et tout autour des murs de pierre ensoleillés martelés par l’histoire. Image – éclair. Plus de mystère – Jérusalem – Porte dorée – La porte s’ouvre.

C’est là que je me suis réveillée.

© Sylvie Andrieu le 19 octobre 2010

Je suis en vrac

Je suis en vrac. Je n’y comprend plus rien. Ils m’ont mis dans cette boite en plastique alors que j’étais bien tranquille dans le noir à l’abri dans l’argile. C’est une truelle qui m’a réveillé. Ils m’ont séparé de es bois et je ne sais pas ce que mes vertèbres font à côté de mon crâne plutôt qu’en-dessous. Et puis mes voisins ne sont pas bavards. « Heps, l’oiseau, tu dors ? ».

ça recommence, le renne et ses questions métaphysiques. Pourquoi il ne s’adresse pas à l’autre là-bas, la tête de cochon. Ils sont réduits à peu près au même état de squelette en kit. Moi, je suis entier, tout va bien. A part qu’ils m’ont empaillé dans une position scabreuse avec une patte levée. Je n’arrive pas à m’y habituer, j’ai tout le temps l’impression que je vais basculer et que mon bec va venir picorer la tête de la souris qui n’a plus de poils. Jamais vu ce genre d’oiseau, vraiment pas beau et puis tout noir. Le créateur devait déprimer sévère quand il l’a dessiné ! En plus il marche sur la tête, non mais je te jure. Sérieux, c’est pas moi le plus beau dans cette galerie ? Certes, il y a l’écureuil qui ne manque pas de panache mais la couleur de son poil ne vaut pas le tricolore de mes plumes et il ne reçoit pas plus de visites que moi, bien qu’il soit en bonne position sur les étagères, bien visible. De toute façon, il n’y en a que pour le renne ici. Tiens la porte s’ouvre. Revoilà la science. Ils nous amènent qui aujourd’hui ?

« Monsieur le Professeur, nous sommes très fiers de vous présenter l’original des ossements du renne retrouvé à Tautavel lors de la campagne de fouilles de 1995 ». Oh non, c’est pas vrai, ils ne vont pas encore me tripoter !

© Sylvie Andrieu le 11 novembre 2010

La nuit noire

La nuit est si noire qu’il manque de trébucher devant la porte. A tatons, il cherche la poignée en-dessous de laquelle il imagine trouver la serrure. Il tient fermement les clés dans la main droite mais se sent mal à l’aise dans cette obscurité et lâche le trousseau en cherchant son briquet dans sa poche. Les clés s’avachissent sur la dalle de pierre du perron dans un cliquetis métallique et il s’écrit : « merde ! ». le briquet n’est pas dans sa poche, il a du tomber dans la voiture. Tant pis, elle est trop loin pour y retourner. Il se baisse pour chercher les clés en passant sa main sur la pierre froide en ramassant poussière et petits graviers et s’accroche un ongle sur une arête. « Aïe ! ». se relève et recommence à tâtonner la porte vers son milieu. Ah non, c’est plus bas. Voilà. Il m’a dit que c’était la grosse clé. J’y suis. L’homme s’étonne presque de sentir la porte s’ouvrir sans grincer. Si dehors il faisait sombre, l’intérieur est un abîme à perdre l’équilibre. Sans bouger, il pose sa main sur le montant gauche de la porte pour trouver l’interrupteur. Il l’actionne mais visiblement l’électricité a été coupée. Il ne manquait plus que cela. L’humidité ambiante accentue la sensation ténébreuse. Pas même une petite diode pour se repérer, se rassurer et il ignore comment la maison est agencée. L’autre a dit dans la deuxième pièce à gauche. Il ne reste plus qu’à y aller au toucher, à petits pas en tâchant de ne pas se prendre les pieds dans les tapis et en na lâchant pas le mur. Concentré à faire glisser sa main sur le mur, il lève un pied puis l’autre et avance d’un mètre laborieusement.

Voilà une porte, c’est la première pièce. Attention il y a peut-être une marche. Attentif à sentir ce qui vient sous ses pas, il est surpris par une toile d’araignée qui vient coiffer son visage et se débat illusoirement avec le bras droit sans perdre du toucher la porte. Maintenant je dois faire gaffe aux meubles, se dit-il et au même moment sa jambe vient heurter le pied d’une chaise qui se renverse.

L’homme a mal au dos, tant il se crispe depuis qu’il est entré dans la maison. Un bruit sourd au loin se fait entendre, comme si quelqu’un avait frappé à l’extérieur. Ce doit être un chat sur le bord d’une fenêtre. Et cette noirceur lugubre qui ne diminue pas. Pas un microgramme de lumière et ses yeux qui autrefois parvenaient à voir dans le noir ne captent plus.

Il commence à s’agacer en se disant qu’il ne va tout de même pas passer toute la soirée dans ce gouffre. Il faut que j’avance plus vite. Si seulement j’avais une canne ou un bâton pour me guider. Après tout si j’étais aveugle, comment ferais-je ?Je dois prendre de l’assurance et j’avancerai tranquillement jusqu’à la deuxième pièce où la table doit se trouver, au centre, d’après les explications. Ce n’est pas plus compliqu é que cela.

Alors il s’élance, parvient à faire cinq pas sans encombre mais ses bras en avant viennent buter contre une porte en bois. Ce doit être la porte donnat dans la pièce suivante. Encore trouver la poignée. Mais à la hauteur présumée, il n’y a rien. Un courant d’air vient soudain claquer derrière lui la porte d’entrée, là-bas, suivi par le cliquetis des clés tombées à nouveau. Une sueur d’effroi envahit l’homme, à l’idée que la porte pourrait bien s’être verrouillée …

© Sylvie Andrieu Le 17/5/2011

La tour infernale

Victor a la chance d’avoir un bureau bien exposé. L’entreprise qui l’emploie loue son siège au 37ème étage de la tour, côté ouest. Il est déjà presque trois heures et l’employé n’a fait qu’une courte pause déjeuner. Alors il baille, décide d’ouvrir internet pour regarder les nouvelles, avant d’aller se chercher un café. Une effroyable image crève l’écran à la une du site d’actualités. Victor lit, incrédule : « Stupeur à New-York. Alors qu’un nouvel avion a frappé la deuxième des tours jumelles du world trade center, la première vient de s’effondrer ». Il n’en croit pas ses yeux, se retourne pour vérifier qu’il est bien là où il est, qu’il ne rêve pas, alors son regard croise au loin la silhouette des tours de la Défense. Il pâlit à cette vision, se tourne vers son ordinateur pour continuer sa lecture. Mais il est interrompu par Martine qui vient d’entrer dans son bureau et lui dit quelque chose qu’il n’entend pas car la voix est couverte par des cris dans le couloir.

  • Que ce passe t-il, Martine ?

  • Il vient de se produire une catastrophe à New-York, des terroristes ont envoyé des avions sur les plus grandes tours, elles sont en feu, les gens se jettent par les fenêtres. Les collègues veulent évacuer.

  • Calmez-vous, on n’est pas à New-York.

  • Mais si vous ne me croyez pas, regardez sur internet !

  • Je vous crois Martine, j’étais justement en train d’essayer de lire les nouvelles.

Elle voit l’homme tourner la tête vers l’ouest, dans la Direction de la Défense. Ils se regardent et croient se comprendre.

  • Bon moi il faut que je prenne un café, j’ai rien mangé ce midi.

Il sort du bureau suivie par sa collègue et croise dans le couloir deux autres employées en manteau, sac en main, visiblement sur le point de partir.

Victor :

  • mais qu’est ce que vous faites, il est à peine quatre heures ?

  • on se fiche de l’heure qu’il est, nous ce qu’on sait c’est que la tour MontParnasse est la plus haute de Paris et ça risque bien d’être la prochaine.

  • Dites pas de bêtises, c’est absurde !

Dans le bureau d’à côté, un homme s’écrie : « bon sang, un 3ème avion s’est écrasé à Washington, sur le pentagone, c’est pas croyable! ».

En effet, ce n’est pas croyable.

Une des deux femmes paniquées prête à partir lâche aussitôt : « c’est bon, cette fois-ci je descend. Faites ce que vous voulez mais moi je n’ai pas l’intention de mourir brûlée ici. » puis se dirige vers les ascenseurs.

Victor ne le montre pas mais il est très troublé. D’ailleurs il se trompe de touche et la machine à café lui sert un court sucré. Après tout, se dit-il, un peu de sucre me fera du bien.

  • mais qu’est ce qu’il fait cet ascenseur ?

L’employée appuie à nouveau frénétiquement sur le bouton de l’ascenseur qui ne vient pas.

  • Tu vois, je suis sure que tout le monde évacue

  • ben oui, fallait s’y attendre, les gens sont pas fous, enfin sauf nos collègues

  • ils ne se rendent pas compte du danger

  • Tu crois pas qu’on ferait mieux de prendre les escaliers ? Imagine que ça arrive vraiment, les ascenseurs tomberaient en panne, je commence à avoir peur

  • oui, on a qu’a faire ça, descendons pas l’escalier de secours

Les deux femmes entament la descente presque en courant. Essoufflée, la première s’arrête car elle a mal aux pieds.

  • mes chaussures me blessent ! Fait-elle. L’autre un peu agacée :

  • enlèves-les, tu iras plus vite et ça t’éviteras de te tordre une cheville. Il faut pas qu’on traîne

  • tu crois que les autres ont pris l’ascenseur ? C’est bizarre on ne croise personne. Zut j’ai craqué ma jupe.

  • Peut-être que la moitié de la tour est déjà sortie, oui. J’ai pas envie d’être la dernière.

Leur pas résonne dans la cage de béton et soudain, la femme pied nue dit :

  • arrête ! Écoute !

  • Quoi encore ?

  • T’as entendu le bruit de tôle ?

  • Non

  • je te jure ça faisait comme si un avion avait percuté quelque chose.

  • Tu es sure ? Non, ça aurait vibré tout de même.

Elles continuent en accélérant l’allure. Arrivée au douzième étage, l’employée en chaussures dit : « c’est bizarre j’ai pas vu passé le treizième ».

  • tu sais bien qu’il n’y en a pas, ça porte malheur !

  • le malheur c’est tous ces gens dans ces tours, ça m’en coupe les jambes !

L’autre ne répond pas, ne répond plus. Elle a pris de l’avance et plus d’un étage les séparent maintenant.

En arrivant au rez de chaussée, les deux employées poussent les deux portes pare feu comme des furies et débouchent dans le hall où vont et viennent des visiteurs et d’autres employés, comme à l’accoutumée. Rien ne semble avoir ébranlé la vie de la tour. Un business man se retourne et regarde alternativement les chaussures que la femme tient dans sa main et ses pieds nus. Il lui sourit, amusé. Dehors il pleut. Alors la femme pleure.

© Sylvie Andrieu

La boule et la boucle

Elle avait fini, par désespérance, par jouer au loto en espérant chaque fois, le gros lot. C’était comme un rêve éveillé, les numéros tombaient un à un, dans le désordre. Au premier, pas d’autre réaction qu’une oreille qui se tend. A la deuxième boule, la deuxième oreille prêtait attention. Le troisième bon numéro aurait fait monter un peu d’adrénaline l’entraînant à se rasseoir devant l’écran de télévision. C’est au quatrième bon numéro que tous les sens les plus cachés se seraient mis à faire vibrer son corps. Le dernier chiffre , juste avant le numéro chance, aurait sans doute provoqué un affolement des yeux ne pouvant y croire et cherchant partout autour des repères pour ne pas chavirer. Elle pincerait sa bouche avec ses doigts. Le sentiment envahissant d’un basculement définitif, d’un bateau ivre arriverait avec l’affichage du gain et puis après la panique se serait emparée d’elle. A moins que ce ne soit le trou noir de l’évanouissement ou pire l’arrêt cardiaque et là pour le coup ce ne serait pas de chance.

Mais rien de ce scénario ne s’était jamais produit. La chance était ailleurs.

Un matin, alors qu’elle roulait vers son travail, elle sentit que quelque chose lui manquait. Une espèce de déséquilibre. Instinctivement, elle porta la main à son oreille droite. La boucle d’oreille manquait. Sans doute tombée, se dit-elle en tâtant tous les interstices du manteau et de l’écharpe. Rien. La boucle formée par un anneau autour duquel était enfilée une perle gris vert rapportée de Huahine en Polynésie n’avait pas glissé là. Dans la pénombre de l’habitacle de la voiture il y avait peut-être une chance d’apercevoir l’anneau d’or. L’impatience d’arriver à destination la gagnait. A l’arrêt, à l’aide d’une lampe de poche, elle scruta les moindres recoins, autour et sur le siège, sous les tapis, partout. La boucle n’était pas tombée là. S’efforçant de se remémorer le déroulement du début de matinée, elle crut se souvenir avoir d’abord enfiler la boucle droite puis d’être allée se resservir un café à la cuisine. C’était ça, à tous les coups elle avait oublié de mettre la deuxième boucle, tout simplement. La journée se déroula bien, absorbée qu’elle était par de multiples tâches, appels et réunions, elle n’avait plus pensé à la boucle manquante.

En entrant dans l’appartement, l’affaire lui revint instantanément à l’esprit et elle se dirigea tout droit vers la table du petit déjeuner, certaine d’y trouver la deuxième perle. A son grand désarroi, elle n’y était pas non plus. La mémoire comme une micro-mécanique parfaitement réglée déroula alors le film de la scène du matin où descendant la pente du garage, elle avait heurté un petit caillou qui avait roulé au bas du bitume, au niveau de la grille d’évacuation d’eau. Et si c’était la perle qui avait roulé. Parce qu’un caillou roule rarement au fond. Non, se dit-elle, c’est absurde. Et puis elle décida de vérifier quand même, attrapa une autre lampe et les clés du garage, enfila son manteau et sortit à vive allure vers le parking. Même si la perle avait été perdue là, les allers venues des voitures étaient tels que la boucle aurait eu bien des chances d’être écrasée. Au mieux, elle s’attendit à trouver un spectacle désolant de bijou broyé et plus probablement rien du tout.

Mais aucun de ces deux scénario ne se produit. Elle aperçut immédiatement en bas de la pente, juste après la grille, la perle et sa boucle l’une à côté de l’autre, toutes deux dans leur état normal et ne put alors contenir un cri de joie. Les bijoux avaient échappé à la grille, à l’écrasement d’un pneu et même à l’œil d’un passant, tant de chance lui parut tout simplement inouï. Une sensation de légèreté la porta et une grande vague de bien être l’envahit à en être étourdie.

Tout cela pour une boucle tombée retrouvée, alors que devait-on ressentir quand la sixième boule gagnante tombait !

© Sylvie Andrieu

Joueur

Ce matin là, Simon était arrivé plus tard qu’à l’accoutumée. « Panne de réveil » avait-il envoyé à l’adresse de celui qui trônait dans ce qu’il appelait le bocal. Le bocal était presque toujours ouvert. Le ROI – surnom de l’habitant du bocal- avait les yeux rivés sur l’écran à longueur de journée. Un casque sur la tête et un micro davant la bouche, le ROI avait toute sa panoplie de travail et Simon y voyait, en le regardant, les attributs du poisson. En passant devant le bocal, rituellement, il se tournait vers ses collègues, plaquait ses mains sur ses joues et les balançait en ouvrant la bouche comme s’il gobait l’air. La plupart du temps, personne ne le regardait. Alors Simon souriait seul de sa perfidie.

Il prit place devant son pupitre à trois écrans et observa celui de droite. Les indicateurs étaient au vert. Tant mieux, se dit-il. Nuit blanche, journée verte. Je ne ferai pas de vague aujourd’hui. Les courbes dessinées sur l’écran de gauche, elles faisaient des vagues et Simon les voyait onduler, sans doute des restes d’effet de la cocaïne. Il chaussa ses lunettes et cliqua oui dans la fenêtre qui venait de s’ouvrir, tout en rêvassant de yacht et de plongée sous-marine sur le fond turquoise de l’écran central.

Son voisin le sortit de sa rêverie : « DJ50 !». Les clignotants étaient en train de passer à l’orange, enclenchant une réaction en chaîne de clics et reclics au bout de ses doigts. Ce qui s’afficha en bas de l’écran le fit saliver puis l’adrénaline prit le relai. Une voix intérieure lui soufflait « essayes encore » et le doux visage de sa maman passa dans une volupté fantomatique.

Simon le sentait bien et se sentait si bien que le jeu dura et aurait pu durer encore. Son voisin l’entendait gémir, un peu intrigué mais sans plus.

Lorsque le première alarme se déclencha, le ROI n’était pas dans son bocal. Simon, comme sourd et soûl continuait et avec lui les courbes d’onduler et le compteur en bas de l’écran de s’emballer. Lorsque ROI revint de sa trop longue pause, il était bien trop tard. L’homme resta bouche bé devant son écran, tel un vrai poisson rouge. Furieux, il attrapa son micro et hurla : « Kerviel, arrêtez ! ».

© Sylvie Andrieu

Plaisir d’offrir

« Tu te rends compte, dans moins d’un mois, ce sera Noël ! » fait l’homme en s’affalant dans le canapé, provoquant un tsunami dans son verre de whisky que les glaçons parviennent à retenir in extremis.

        J’en reviens pas non plus. Je n’ai pas vu passer l’automne. La femme replie une jambe sous sa jupe en s’asseyant sur le canapé et tend son verre pour trinquer avec son mari. C’est leur rite du vendredi soir.

        Ça va encore être un sketch pour acheter les cadeaux de Mamie. D’ailleurs c’est bizarre qu’elle ne m’en ait pas encore parlé. Les années précédentes, elle me bassinait avec cela dès le mois d’octobre.

        Il me semble que l’an dernier, tu avais trouvé un bon truc pour te simplifier la tâche. Les livres, c’était une bonne idée, je trouve.

        Ouais, on verra. N’en parlons plus ce soir. Raconte-moi plutôt, comment ça s’est passé à la banque cette semaine ?

La porte de la maison claque. Ce sont les ados du couple qui sortent. Ils font leur vie. On est comme cela chez les Courtenay, indépendant. C’est une marque de fabrique, un héritage, surtout de mère en fille.

Prenez par exemple l’arrière grand-mère. Elle frôle les quatre vingts ans et vit toujours dans sa somptueuse villa. Elle tient à son indépendance plus que tout et n’hésite pas à dilapider le capital pour maintenir cette liberté en entretenant une armada de domestiques qui se succèdent chaque semaine au 3 place de Trèfle, à commencer par Marielle, la permanente.

        Marielle, préparez-moi ma canne et mon chapeau, je vais sortir faire mes achats de Noël ce matin, fait la vieille femme à l’adresse de sa garde malade.

L’employée, haussant les sourcils :

        Mais Madame, vous n’allez pas aller à pied faire vos courses de Noël. Voulez-vous que j’appelle votre fille ?

        Surtout pas ! Je veux leur faire une surprise cette année.

        Mais il n’y a pas de magasins dans le quartier. Marielle est mal à l’aise.

        Ne vous en faites pas, mon petit, je n’irai pas loin, je vais leur commander des fleurs à tous. Je vous mets dans la confidence mais surtout, promettez-moi de ne rien dire !

La jeune femme retient un demi sourire :

        Dans ce cas je vous accompagne. Le Docteur Dubosc ne veut pas que je vous laisse sortir seule, vous le savez bien.

        Allez, ne vous en faites donc pas !

La vieille dame sort alors de son petit Vuitton une épaisse enveloppe blanche qu’elle loge fermement dans la main de la domestique. Celle-ci regarde le contenu de l’enveloppe et reste stupéfaite en découvrant la lourde liasse de billets verts. Elle ne se souvient pas avoir jamais vu de coupures de cinq cents. L’image se trouble et elle n’entend pas la porte qui s’est refermée derrière la Mamie qui a profité du subterfuge pour s’échapper, seule.

La vieille femme descend les quatre marches du perron de la villa en se soutenant sur sa canne puis marche légèrement courbée mais à vive et fière allure, en riant sous cape du tour qu’elle vient de jouer à cette domestique. Le fleuriste n’est pas si loin.

Elle pousse la porte qui reste silencieuse, entre, salue et s’exclame : « tiens, vous avez enlevé votre joli carillon ! ». Le commerçant, sérieux, lui répond : « Madame, je crois que notre clientèle n’apprécierait pas vraiment un carillon, ici. ».

        Ah bon ! Mon brave, je viens vous passer commande de fleurs pour chacun de mes descendants.

Tirant une feuille de papier de sa poche :

        Tenez, vous avez là la liste de tous les prénoms, il y en a neuf. Voyons ce que vous avez …

Apercevant un bouquet à dominante rouge, elle dit :

        Ecoutez, je n’ai pas mes lunettes, je ne vois pas très clair, c’est bien sombre chez vous, du reste. Mais que pensez-vous de celui-ci, par exemple ?

        Mais, Madame, …

La Mamie ne lui laisse pas le temps de terminer sa phrase et ajoute :

        Faites-en préparer neuf comme celui-ci. Voilà ma carte pour l’envoi de la facture et l’adresse de livraison est écrite au dos. Est-ce que ça ira comme cela ?

A nouveau n’attendant pas la réponse :

        Monsieur, je vous salue.

Puis elle se dirige vers la porte, lève les yeux, soupire en se souvenant du carillon puis se retourne une dernière fois :

        Pensez tout de même à mettre plus de lumière dans votre boutique !

        Mes hommages, Madame, fait l’homme en lui tenant la porte. Il a compris en lisant le nom sur la carte de visite, qu’il n’y avait pas à discuter.

Quelques jours plus tard, la fille Courtenay se décide à appeler sa grand-mère, soucieuse de l’assister dans l’achat des cadeaux de Noël.

        Allo, Mamie ?

        Oui, bonjour ma chérie. Comment vas-tu ?

        Bien, bien. Je suis en train de préparer le réveillon. Je me disais que nous n’avions pas encore parler des cadeaux.

        Ah, tu es gentille mais ce n’est pas la peine, c’est fait !

        Comment ça ? Fait la jeune femme, étonnée, en passant son téléphone à l’autre oreille.

        Oui, figures-toi que j’ai eu une idée originale, pour une fois. J’ai commandé des fleurs pour tout le monde ! Elles seront livrées dans la matinée du vingt cinq. Je suis allée chez le fleuriste du coin. Il est un peu triste ce garçon, mais serviable tout de même.

        Tu veux dire le fleuriste qui est sur la place de Trèfle ?

        Oui, absolument. Je n’allais pas courir au diable vauvert !

La femme s’effondre sur le canapé, blême :

        Mais, Mamie, c’est le fleuriste des pompes funèbres !

© Sylvie Andrieu

Revoir l’Afrique

Paul est tombé amoureux de l’Afrique, lorsqu’il n’était encore qu’un enfant. Son père, alors cadre de la British Petroleum avait été envoyé au Botswana  pour une mission de prospection qui avait duré deux ans. Deux années qui avait compté beaucoup plus pour Paul, en forgeant dans son esprit un appétit de liberté définitif et insatiable. Sa passion pour les animaux se nourrissait de félins, d’herbivores, d’oiseaux, de papillons. Il les aimait tous depuis leur roi fauve jusqu’au moindre insecte.

Dès que Paul, adulte, eut les moyens de voyager, il repartit dans cette région du sud de l’Afrique où il savait qu’il pouvait re-goûter à l’envie au plaisir des safaris, à la sensation voluptueuse des nuits rafraîchissantes et animées par la vie nocturne des animaux de la jungle. Il avait fini par acquérir un modeste Lodge à la lisière de la réserve de Sango, à deux heures de route à peine de Prettoria. Ainsi, il pouvait y venir dès que son travail le lui permettait, au minimum deux fois par an. Les voisins du Lodge, les Burger, de charmants afrikaners avaient acceptée garder et d’entretenir la maison et les quelques plantations autour. De cette façon, dès que Paul arrivait, il n’avait que quelques courses à faire.

Ce soir-là, il atterrit à Johannesburg en milieu d’après-midi et après être passer faire le plein de victuailles chez Jason salué les Burger qui lui racontèrent quelques anecdotes du voisinage ,il s’installa sur le balcon. Il savoura le couchant naissant en sirotant une bière locale, balancé à la fois par  la veille chaise à bascule en bois et par le bruissement montant des animaux se préparant à leurs activités nocturnes autour de lui. Il était heureux de renouer avec son jeu favori consistant à chercher à reconnaître le cri d’un oiseau familier ou à distinguer le bruit d’un rongeur, d’un reptile ou d’un insecte, dans la symphonie foisonnante d’une faune libre.

Bien que proche de la réserve, s’il lui arrivait de s’assoupir, c’était sans danger, car peu de temps s’écoulait avant qu’un moustique ne vienne lui rappeler que sa solitude était un mirage. Bien fatigué après le long vol depuis La Haye, il renonça au barbecue, au profit de son lit, dès dix heures du soir où il s’endormit aussitôt.

Peu de temps après que le Lodge ne soit plongé dans l’obscurité, une ombre surgit dans le recoin de l’entrée. Elle glissa le long de la cloison, avançant doucement, très silencieuse, vers la chambre. La porte de celle-ci était ouverte alors l’individu n’eut aucun mal à s’approcher du lit. Toujours tranquillement, il s’approcha de Paul qui n’avait même pas pris la peine d’installer la moustiquaire.  A moins de cinquante centimètres, la proie était acquise. Au moment où il toucha Paul, il sentit sa chaleur humaine si étonnante. Paul se retourna brusquement, alors le coup partit. L’autre ne l’avait pas voulu ainsi, il avait réagit purement par réflexe. Ça avait été plus fort que lui. Ils sont comme cela, les scorpions.

© Sylvie Andrieu

Maurice

Comme chaque jour, Maurice fait le tour logiquement. Ceux qui sont en bas viennent d’arriver. « Installez-vous » dit la femme brune aux longs cheveux bouclés. Elle est un peu en retard alors elle active le mouvement : « on va commencer par s’échauffer ». Comme ils ne sont que sept, ils prennent leurs aises et s’allongent sur les tapis bleus.

Les enfants sont tous là, eux. Autour de la table centrale, ils observent Emmanuel en train de couper du carton à maquette. Le plus jeune a posé ses bras sur la table, le menton dans les mains, il regarde plus loin. Au fond de la salle trône une tour Eiffel faite de petites pièces de métal argenté, sans doute le produit d’un atelier d’une autre année.

Une adolescente passe dans le couloir, un étui de guitare à la main qui se balance. Elle disparait sur la droite, comme happée par une porte musicale d’où s’échappent des extraits de mélodie qu’on croirait reconnaître. Quelques canards profitent de la brève ouverture de la porte pour s’enfuir.

Dans la grande salle du premier étage, on a ouvert les fenêtres et le soleil d’hiver vient raser des étoffes colorées. Les femmes qui sont là n’y prêtent pas attention. Elles rient de bon cœur. Celle qui est assise devant la machine à coudre a les bras croisés, on dirait qu’elle attend. Peut-être attend-elle que les conversations s’arrêtent. Un mannequin en carton vert semble les attendre aussi.

Au rez de chaussée, la petite salle est également occupée. Il y règne le calme. Seul le bruit des plumes qui grattent du papier est perceptible. Une mouche traverse le rai de lumière que la porte entrouverte lui offre.

Le petit théâtre, lui, est vide, ou presque. Une malle ouverte est posée debout sur la scène côté jardin et le silence s’étale sur les sièges. Un homme en jean noir et en pull gris actionne les commandes des lumières, une a une puis il éteint tout et remonte au rez de chaussée. Il traverse en sifflotant et se frotte les mains. Dehors il fait froid mais il a l’air content. Demain ce sera dimanche et le centre d’animation sera fermé. Maurice pourra se reposer.

 © Sylvie Andrieu

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