L’œcuménique

L’œcuménique ou toutes les foi(s) en l’amour * – Conte

A Pat qui a largement et généreusement inspiré ce conte de la mille deuxième nuit.
*clin d’oeil à Une seule fois de l’amour, roman de Jacques Jouet, Edition P.O.L.
Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé n’engage que le lecteur.

Au premier regard un peu appuyé qu’un homme dirigeait sur elle *, Désirée croyait qu’il fallait répondre et qu’elle pouvait le faire de façon banale. Elle s’était installée pour un temps une vie bien rythmée dans la petite ville de Nevers où elle était venue à cause d’un journal qui avait décidé de créer un supplément week-end de poésie érotique illustrée. Par le truchement d’un ami intime et de longue date qui connaissait ses compétences rédactionnelles et sexuelles, un contrat avait vite été  conclu avec le journal, d’abord pour un essai sur cinq semaines de tirage. Ils avaient estimés d’un commun accord que six mois devaient suffire pour préparer tous les numéros.
Dans un premier temps elle s’était amusée à l’exercice qui ne manquait pas de sel. Il s’agissait de trouver dans les cantons des femmes et des hommes prêts à confesser leurs fantasmes dans des entretiens menés à la façon de Depardon mais sans caméra ni micro, cela va sans dire. De cette matière brute et parfois brutale, on distillait et on façonnait des vers de toutes sortes. Les poètes ne manquaient pas à l’appel, ils avaient vite pigé pour le journal. Certains oubliaient même de demander une compensation ce qui n’était pas pour déplaire au Directeur du quotidien.
Les illustrations des poèmes avaient été confiées à deux moines bénédictins compagnons venus à pied au bout d’un grand pèlerinage à l’envers tenter de trouver le repos à la Charité sur Loire. L’abbaye ayant été recyclée depuis quelques années en théâtre pour joueur de mots, les deux pauvres bougres avaient erré encore quelques dizaines de kilomètres plus loin, épuisés, pour venir s’échouer sous le porche mal gardée du journal.
Le rédacteur en chef, Bidaud, en bon professionnel avait interrogé ces improbables mendiants sur ce qui les avaient amenés là, qui ils étaient, ce qu’ils cherchaient. Un seul verre de sancerre avait suffit pour faire jaillir les chefs d’œuvre d’enluminures confectionnés tout au long de leur périple.
L’homme qui ne manquait pas d’un certain sens de l’opportunisme avait immédiatement compris le parti à tirer de la situation. Une telle beauté ne pouvait pas ne pas séduire le lecteur, l’abonné, même si le responsable commercial était sceptique, celui-ci savait qu’il n’avait pas le choix, que la poésie érotique était le péché mignon de ce journaliste en fin de carrière fort reconnu dans son groupe de presse. Le jeune commercial ambitieux espérait bien en outre une promotion.

Ainsi Désirée sillonnât les routes fleuries du département à la rencontre de l’imaginaire morvandiau. Ça sentait bon le lilas, la vigne était florissante et les cerisiers en fleurs. Elle roulait vitre ouverte, respirait, chantait, récitait ses poèmes préférés. Elle noircissait des cahiers entiers des pensées lubriques, désirs pervers et sublimations romantiques des habitants bourguignons. Toute la diversité de la libido française lui semblait réunie dans cet échantillon. Des jeunes adulescents du lycée aux vieux de la maison de retraite en passant par les ménagères de plus ou moins cinquante ans, elle croyait tout entendre et tout écrire sur le sujet. Les volontaires de la confidence devaient écrire au journal en expliquant ce qui les motivaient. Façon d’éviter à la journaliste de mauvaises rencontres. Les rencontres étaient toutes, peu ou prou exploitables, à l’exception de celle d’un éleveur de charolais qui le moment venu avait dit, avec son accent local : « savez, moi chuis un françouais comme les autres, j’ai pas de fantasmachins comme vous dites». Pourtant son long courrier bien tourné laissait présager une parole plus riche. Désirée avait roulé jusqu’au pied du massif du Morvan pour rien mais elle n’en était plus à des centaines de kilomètres près, songeant que parfois les écrits sont trompeurs.
Puis la fatigue aidant après des semaines d’écriture non-stop, d’écoute active, de coordination entre les poètes, les enlumineurs, le commercial et la rédaction, elle commença à se lasser.

Entre temps, le supplément avait été baptisé « Canal libido», sur une idée de Bidaud dont le sens de l’humour n’excluait pas l’autodérision, le jeu de mot sur son nom servant bien son ego. Le canal du nivernais n’était pas en reste dans son message subliminal. On avait fêté cela à Pâques au Sancerre, le bistrot habituel du journal. Le premier numéro sortit au temps des cerises, propice à l’amour et au sexe comme chacun sait. Timide succès au démarrage, les ventes se mirent à bondir dès le suivant. On ne parlait plus que de cela devant les comptoirs, au confessionnal, dans les cabinets médicaux, les salons de thé et surtout les librairies qui ne manquaient pas dans cette région historique de l’édition.

Pourtant, ce succès qui revenait au premier chef à Désirée ne la réjouissait pas autant que tout le reste de la rédaction. En effet, si elle était devenue l’incarnation d’une parole fantasmagorique libérée, bizarrement, peu d’hommes la voyait comme elle était, malgré un prénom indicateur, une femme, simplement une femme avec son désir à elle aussi. Elle transcendait leur vision, brouillait leur regards, en faisaient même dérailler certains.
Se confiant à son amie de cœur et de toujours, Désirée s’avoua lasse de ces fantasmes et quelque peu frustrée par l’entreprise où elle ne trouvait son compte que sur le plan financier. Par ailleurs, elle était empêtrée avec des problèmes de chasse d’eau fuyante, d’ordinateur planté, de factures en souffrance, de PV et autres tracas du quotidien. C’est alors que son amie lui souffla une idée de génie : « A chaque fois que tu as un souci, tu te branches un mec de la « branche ». Après tu casses la branche, et tu changes selon tes besoins. Pas mal, non ? Si tu trouves l’informaticien, après, tu me l’envoies, j’ai aussi du boulot à lui donner. J’aurai aussi besoin d’un plombier, d’un entrepreneur pour le béton, d’un électricien …
– Super idée !

Elle décida de mettre en œuvre ce formidable projet. Évidemment, seuls les hommes capables d’assumer leur désir et de passer à l’acte étaient au rendez-vous, sans avoir besoin de fastidieuses conversations ou d’interminables échanges de mails et de textos qui font de la concurrence déloyale aux psys et aux écrivains, respectivement. Du reste, il n’y en avait pas tant que cela mais suffisamment pour satisfaire ses besoins, le voiturier s’occupait de sa voiture, le coursier de ses courses et le plombier des fuites. Elle se souvint que quelqu’un lui avait très justement dit un jour « Il est vain d’espérer trouver tout en une seule personne ». L’œcuménisme était bien la clé pour trouver la paix. Même certains religieux l’avaient compris.
Ainsi Désirée régla tous ses petits soucis petit à petit puis décida de quitter cette ville de Nevers pour aller faire son nid ailleurs. La femme mit tous ces cahiers dans sa valise avec le reste de ses accessoires de vie. Elle prit ses clics, laissa les clés et claqua la porte de ce clac.
En bas de l’escalier, franchissant le porche du journal, elle croisa Bidaud :
– Tu tombes bien, je venais te dire au revoir. Ce Nevers m’aura fait perdre un peu de mon âme en écrivant l’oecumenique Canal libido», mais merci quand même pour tout ce que j’y ai gagné !
– Il t’a aussi fait perdre un peu de ton accent …
L’homme la serra fort dans ses bras, contre son cœur ainsi que toutes les parcelles disponibles de son corps et glissa doucement ces mots dans son oreille :
Désirée, je t’aime, attends moi je te suis et je pars avec toi.

Le reste de la rédaction pleura doublement ce départ. Trois hommes à Nevers s’en disputèrent longtemps la paternité *.

© Sylvie Andrieu, Paris, le 4 mai 2014

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3 commentaires pour “L’œcuménique
  1. libido femme dit :

    je vais voir plus sur goodreads

  2. antilapin dit :

    Chère Sabar,sur tes écrits œcuméniques j’avais un penchant.
    Du saint des seins, sens dessus ou sans dessous, je m’en vais ta prose continuer à lire. Mais je me souviens qu’un jour un sage me dit que « la femme regardait l’homme comme un tout et que l’homme regardait la femme en détail ». J’y reviendrai…
    Je suis passé par les moines bénédictins qui soignent leurs crises de foi(e), par les nivernais(es) amateurs de cochonnailles, de cochons mais surtout de cochonnes et qui ne sont pas tous des andouilles. Pour finir par une amie que a fait sien des accords par branches (qui feraient rougir un bon syndicaliste) sans toutefois repousser le roseau qui réside en chaque homme digne de ce nom 😉 Assurément ton amie regardait les hommes en détails contrairement aux propos du sage que j’ai rencontré. Quant à Désirée, est-elle devenue œcuménique ? L’histoire ne le dit pas….

  3. Merci pour votre article sur lequel je viens de tomber et qui me donne l’envie de lire ce livre !

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