Prince des monte-en-l’air

Texte à contraintes de forme : vers en strophes sinusoïdales, une fois « air » par strophe, un mot exclamatif en début de chaque strophe

Transit !
Midi moins dix,
Une rame de la ligne six,
cette ligne qui de l’Etoile à la Nation, sinusite,
alternant facétieusement tronçons de plein-air et souterrains.
Calé sur mon strapontin, j’entends soudain dans mon dos du tintouin :
Une voix mâle annonce dans un micro acquis à bon-marché dans quelque quincaillerie 
« Mesdames et messieurs je vais vous interpréter une chanson de Brassens« .
Le sillage que trace dans mes ruminations cette prémisse incongrue,
se creuse sous le poids fatal de sa conclusion sous-entendue :
« et je ne vous demande pas votre avis« .
Adieu éphémère rêverie,
brève respiration.
Damnation !
Qui vient me pomper l’air ?
m’interrogé-je ulcéré, sans me tourner vers le trublion :
Quel vent amène ce surgeon du croque-notes tant prisé de ma mère ?
Mes aguichantes voisines des strapontins d’en face élèvent un instant leurs regards,
jaugent en un éclair l’impétrant, puis les replongent aussitôt vers des objets plus attrayants,
à savoir leurs pieds  joliment chaussés et gentiment gainés, (heureux hasard)
cependant que, sans plus de préambule et sans accompagnement,
sur une note de départ choisie au petit bonheur la chance,
la voix chevrotante pousse dans le micro la romance
« Je m’suis fait tout p’tit devant une poupée« .
Mélodie déjà proche de l’extrême,
pour Georges soi-même.
Accompagné !
Mais le même air,
chanté a cappella dans ce wagon séculier,
devient suicide pour l’interprète dépourvu d’amer,
et supplice pour les auditeurs à cette exécution de force conviés :
Au terme du premier couplet, aveuglé par le mirage du succès à portée de main,
l’homme déconcentré élève la tonalité, attaquant crânement au ton supérieur le refrain :
« Je m’suis fait tout p’tit devant une poupée qui ferme les yeux quand on la couche …« 
tandis que dans un mouvement inverse, la rame,  piquée par quelle mouche ?
plonge en apnée sous l’asphalte des boulevards encadrant les voies,
sourde aux fluctuations sonores dont résonne le convoi.
Mes deux voisines des strapontins d’en face
esquissent une grimace.
Dommage !
Le refrain passe bon an mal an.
Le chanteur hésitant, cherche dans l’air un passage :
Il voudrait bien rejoindre la tonalité du couplet précédent,
s’arracher à celle dans les rets de laquelle il s’est fourvoyé par accident,
tel une mouche étourdie ayant donné dans la toile invisible d’une orbitèle dorée
(pour qui l’ignore l’orbitèle tisse chaque jour dans l’air une toile neuve pour faire son marché)
qui dans un effort suprême, libèrerait ses ailes du fil funeste qui l’emprisonnait.
Il aspire une goulée, puis s’élance vers le couplet suivant qu’il touche :
« J’étais dur à cuire elle m’a converti, la fine mouche … »
non pas, comme chacun ardemment l’espérait,
sur la tonalité choisie de prime abord,
non, c’est un ton plus haut encore
qu’il brame !
creusant le désaccord,
mais cette fois pourtant, secondé par la rame
qui remonte pleine d’allant vers une station aérienne.
La même anomalie se reproduit et se propage au fil de l’antienne,
le chanteur-alpiniste escaladant de couplet en refrain et de refrain en couplet
la pente d’une gamme par tons qui aurait à coup sûr rendu feu Debussy lui-même inquiet.
La rame, dans sa  sinusoïde hiératique, tantôt épaule le chantre-grimpeur problématique,
tantôt l’abandonne en l’air, infléchissant sa course vers les sous-sols  anaérobiques.

« Bon sang combien y a-t-il de couplets à ce chant qui décidément nous agace ? »
s’alarment les regards de mes voisines des strapontins d’en face,
croisant le mien qui achève justement son ascension
depuis leurs pieds joliment chaussés.
Tentation !
S’étant laissé aspirer,
le long de jambes déliées,
puis, le long de corps amoureusement caressés,
il revient pour un muet partage oculaire de nos effrois respectifs.
Enfin, le quatrième et dernier couplet met un terme au supplice collectif,
prévenant de justesse la rupture des cordes vocales de l’intrépide alpiniste en solitaire,
alors que dans un sifflement de pneumatiques la rame investit la station « Bel-Air »
et que les passagers-auditeurs soupirent, à l’étau qui enfin se desserre :
« tous les somnambules tous les mages m’ont dit sans malice
qu’en ses bras en croix je subirais mon dernier supplice« 
Le pire est évité. Vient l’heure de la quête.
Inutile de tourner la tête.
Picpus !
Sous terre à nouveau,
à une station du terminus.
Il passe, chemise canadienne à carreaux.
bouffant par dessus le pantalon qui peine à la contenir,
dos voûté par les ans, regard océanique, casquette noire, en cuir.
L’alpiniste conquérant que me peignaient mensongèrement mes oreilles,
au visuel, a l’air d’un vieux loup de mer fatigué, exilé à jamais en pleine terre, dans l’errance,
sans amer, sans lumière et suant cent misères pour trois pièces vermeilles.
Mes deux voisines d’en face lui en glissent quelques unes.
De mon côté je me fouille et fais allégeance.
Remerciant, il empoche les thunes,
passe la porte et sort.
Or !
D’une autre porte du wagon
jaillit un type l’air pas commode en blouson,
un blouson de cuir, noir comme la casquette du cantor
qu’il rattrape en deux bonds, intercepte, et sans le moindre signe de connivence,
sans un mot, lui flanque  un billet de cinquante euros, puis se fond dans la foule des usagers.
L’ex-marin abaisse son regard sur le papier dans sa main, cherchant une contenance,
le relève un peu plus tard vers l’espace laissé vide par le messager volatilisé,
scrute pendant un moment le quai par où s’écoulent les humains,
puis se retournant vers le wagon et les deux strapontins,
échange avec mes voisines un sourire incertain
à travers la porte encore écartée,
de la rame stationnée.
Patientez !
intime la voix du conducteur.
Le vieil homme attend lui aussi, guettant un signe.
L’une des deux femmes l’encourage d’un sourire plein de candeur.
Il hésite encore, son regard allant du billet à celui de l’encourageante voisine.
La femme va parler mais … le signal retentit, les portes se referment, la rame se débine.
Pourtant l’homme a saisi. Son sourire s’affermit. A présent, il rétrécit à vue d’œil,
agitant son papier dans l’air, vers nous qui quittons son monde.
Au bout du tunnel, Il n’est bientôt qu’un point perdu,
Il est grand temps de faire notre deuil.
Encore une seconde …
Il a disparu.
Pfuit !

 

© Gorgebleue

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