L’enterré vif de Saint-Lazare

Texte à contrainte : monophrase durcie aux chiffres 3 et 13

Le couloir qui relie le quai de la ligne treize (direction Châtillon-Montrouge) à la salle centrale des correspondances située sous la cour de Rome tourne à angle droit entre deux volées de marches montantes, délimitant dans cet angle un demi-palier carré qui communiquait il y a environ trois ans par trois portes battantes avec un couloir adjacent ménageant un heureux raccourci au voyageur pressé d’atteindre le troisième sous-sol où règne sans partage la stygienne ligne quatorze, raccourci précieux aujourd’hui coupé hélas, trois fois hélas – les voies de la RATP sont impénétrables – les trois portes ayant été froidement murées, impitoyablement cimentées, effrontément recouvertes de ce blanc carrelage, franc apanage des allées du Tartare panamien, l’impudent escamotage de l’obligeant passage n’étant trahi que par le changement de couleur de la frise de céramique verte qui court à hauteur d’homme le long du mur, plus brillante et plus sombre à l’emplacement des trois portes défuntes où les carreaux sont plus neufs ce qui donne à l’usager de passage serrant dans sa paume au fond de la poche de son manteau d’hiver le viatique secret de son pass navigo (qui – espère-t-il – lui assurera les bonnes grâces des hordes de cerbères ceints de gilets pare-balles et flanqués de sombres matraques qui hantent ce dédale souterrain), l’impression fugace d’un peuplement de sapins venus interrompre brièvement la monotonie de la lisière d’une hêtraie (pour les connaisseurs une concentration de fagacées), je dis « fugace » car le sagace usager s’agace vite de devoir abaisser son regard de la frise verdoyante à l’obstacle bien réel qui guette son pas sur ce demi-palier carré désormais clos sur deux côtés : en effet, au coude de ces lisières forestières un pique-niqueur – paisible certes, innocent peut-être pas, encombrant indéniablement – s’est installé à demeure, à demi-couché dans une pose mérovingienne au milieu d’un négligé de couvertures acryliques de couleurs vives et d’origines incertaines, brocarts modernes rapportés de quelques lointaines conquêtes et disposés en un nid douillet qu’entourent des trésors rapportés d’autres expéditions non moins audacieuses (rapines, razzias, rafles, escarmouches, embuscades, échauffourées, coups-de-main, coups-de-force, coups-de-maître) et qui occupent les trois quarts de la surface du carré, ne laissant qu’un mince passage libre par où s’écoule, brutalement congestionné à cet endroit et s’imprégnant de l’odeur forte qui le hante, le double flux des voyageurs qui se frôlent, se hâtent, se heurtent dans un sens ou dans l’autre vers le miroitement ténu d’une tantalienne correspondance aussi désirable qu’inaccessible, ombres éphémères en transit vers l’Hadès au delà de ce roi-fainéant immobile – stat rex dum omnia transeunt – veillant sur des trésors dont en se penchant on découvre qu’ils consistent en une accumulation de trente-trois sacs plastiques de supermarché contenant chacun un nombre identique (trois en l’occurrence, on a tôt fait de s’en rendre compte) de bouteilles plastiques dont les étiquettes évoquent d’anciens liquides (jus de fruits cent pour cent pur fruit, eaux sucrées aromatisées d’extraits frugaux, eaux minérales regazéifiées avec leur propre gaz (au grand dam des infatigables manifestants de l’homophobie pour tous rangés sous la vindicative bannière « un papa et une maman »), copies de sodas, ersatz de taureaux rouges indignes de Pasiphaé, distillations d’écorces de quinquina, supputations homéopathiques d’essences de coca ou de cola ou de chocolat ou parfois même des trois mêlés) jadis emprisonnés dans leurs flancs translucides qui renferment à présent pour tout fluide de l’air, à raison d’un litre et demi par bouteille, soit, si l’on a bien recompté, un trésor de guerre s’élevant dans ces bas-fonds à cent-quarante-huit litres et demi d’air ou si l’on préfère (et oui, l’on préfère) trente-neuf – trois fois treize – gallons de ce fluide vital patiemment thésaurisé par ce monarque mono-maniaque qui tire son apparence fuligineuse, sa fragrance capiteuse et l’ascèse amoureuse qui en résulte, moins de sa présence teigneuse sur ces franges populeuses de l’Achéron que d’une abstinence scrupuleuse à l’égard de toute hygiène aqueuse, professant en cela la même hydrophobie que la plupart de ses pairs – rois, empereurs, tsars, commandeurs, présidents-à-vie, raïs, colonels, condottieri, caudillos, et secrétaires généraux – depuis trente-neuf dynasties : il est au-delà de l’amour et de l’eau fraiche, et dans cet au-delà, l’air seul le soucie qu’il entasse jalousement, surveillant d’un sourcil ombrageux le défilé ininterrompu de la piétaille de ses sujets à portée de main de ce trésor, attentif aux mises en garde contre les pickpockets que dispensent sentencieusement à intervalles réguliers et dans trois langues les voix des trois Parques au travers des haut-parleurs disséminés dans ces sourdes profondeurs, et c’est pourquoi il se lève rarement et se met en marche encore plus rarement faute de pouvoir emporter en une seule fois sa précieuse et légère mais néanmoins encombrante cargaison.

Gorgebleue

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