Joueur

Ce matin là, Simon était arrivé plus tard qu’à l’accoutumée. « Panne de réveil » avait-il envoyé à l’adresse de celui qui trônait dans ce qu’il appelait le bocal. Le bocal était presque toujours ouvert. Le ROI – surnom de l’habitant du bocal- avait les yeux rivés sur l’écran à longueur de journée. Un casque sur la tête et un micro davant la bouche, le ROI avait toute sa panoplie de travail et Simon y voyait, en le regardant, les attributs du poisson. En passant devant le bocal, rituellement, il se tournait vers ses collègues, plaquait ses mains sur ses joues et les balançait en ouvrant la bouche comme s’il gobait l’air. La plupart du temps, personne ne le regardait. Alors Simon souriait seul de sa perfidie.

Il prit place devant son pupitre à trois écrans et observa celui de droite. Les indicateurs étaient au vert. Tant mieux, se dit-il. Nuit blanche, journée verte. Je ne ferai pas de vague aujourd’hui. Les courbes dessinées sur l’écran de gauche, elles faisaient des vagues et Simon les voyait onduler, sans doute des restes d’effet de la cocaïne. Il chaussa ses lunettes et cliqua oui dans la fenêtre qui venait de s’ouvrir, tout en rêvassant de yacht et de plongée sous-marine sur le fond turquoise de l’écran central.

Son voisin le sortit de sa rêverie : « DJ50 !». Les clignotants étaient en train de passer à l’orange, enclenchant une réaction en chaîne de clics et reclics au bout de ses doigts. Ce qui s’afficha en bas de l’écran le fit saliver puis l’adrénaline prit le relai. Une voix intérieure lui soufflait « essayes encore » et le doux visage de sa maman passa dans une volupté fantomatique.

Simon le sentait bien et se sentait si bien que le jeu dura et aurait pu durer encore. Son voisin l’entendait gémir, un peu intrigué mais sans plus.

Lorsque le première alarme se déclencha, le ROI n’était pas dans son bocal. Simon, comme sourd et soûl continuait et avec lui les courbes d’onduler et le compteur en bas de l’écran de s’emballer. Lorsque ROI revint de sa trop longue pause, il était bien trop tard. L’homme resta bouche bé devant son écran, tel un vrai poisson rouge. Furieux, il attrapa son micro et hurla : « Kerviel, arrêtez ! ».

© Sylvie Andrieu

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