Orient

Orient

Marchant d’un pas vif dans la lumière grise d’un matin de janvier, ayant senti au passage le souffle tiède de la bouche d’aération du magasin de surgelés, fait un écart pour ne pas réveiller le SDF dénutri dont cette unique source de chaleur protège le sommeil précaire sur le trottoir gelé, longé la façade éteinte du siège d’Action Contre la Faim, louvoyé entre les épaves faméliques de scooters qui jonchent le trottoir devant le restaurateur de motocycles anciens, je débouche à l’intersection de la rue Guilleminot avec les rues Pernety, Alain et Vercingétorix et j’allais justement m’élancer vers cette dernière quand une extrême-orientale brise mon élan d’un mot, incanté de l’interrogatif à l’impératif :

– Mido ?
– Mido ?!
– Mido !

Cherche-t-elle quelqu’un ? Ce nom m’évoque une maître de yoga officiant à Chalon-sur-Saône ce qui me fait instinctivement me tourner vers la direction du sud-est, tel le croyant s’orientant vers la Mecque, et elle de m’imiter, mais nos regards parallèles ne trouvant aucune prise aux façades grises reviennent plonger bredouilles l’un dans l’autre, pareillement désorientés, dans l’attente d’une autre hypothèse. Aucune ne se présentant je me trouve réduit à répéter sur le mode interrogatif son monorème. « Mido ? ». « Mido ! » répond-elle en hochant vigoureusement la tête.

Un dialogue établi sur un langage d’un seul mot peut-il conduire quelque part ? A ce stade, nous n’avons réussi qu’à inverser les rôles, moi formulant la question et elle la réponse, le tout dans une langue qu’elle semble tenir pour mienne et que pourtant je ne reconnais pas. Nous sommes, à ce carrefour de quatre rues, dans l’impasse.

Prise d’une inspiration subite elle se met à fouiller dans son sac-à-main, plongeant dans les mille et un replis de cette caverne extrême-orientale, manœuvre durant laquelle, de mon côté je fouille mes poches occidentales à la recherche de mes lunettes, anticipant le papier froissé, griffonné en pattes de mouches phonétiques qu’elle ne va pas manquer d’exhumer du sac en question pensé-je, du sac à questions précisé-je, un grand sac bourré de questions me confirmé-je, de questions pour aider une Japonaise échouée à Paris ne parlant pas un mot d’une langue indo-européenne quelconque à se tirer d’affaire dans les situations courantes conclus-je.

Au lieu de quoi elle exhibe un ticket de métro oblitéré et l’agite sous mon nez – maintenant chaussé de lunettes de vue rapprochée – en répétant sa question : « Mido ? Mido ? »

« Ah ! métro ! » expiré-je soulagé.
« Mido ! » confirme-t-elle, son visage illuminé d’un large sourire à faire fondre les pentes du mont Fuji.

J’indique à cette fille du Levant la direction de la plus proche bouche de métro, celle de la station Pernety, précisément dans la direction du sud-est qui nous avait d’abord déçus tous les deux, et vers laquelle elle s’envole maintenant, légère, en dépit du lest du sac extrême-oriental bourré de questions, de tickets et autres objets communicants. Alors, venant à sa rencontre, l’aurore enflamme soudain le ciel gris perle, rosissant les façades et déroulant sur le trottoir un tapis rouge qui l’invite vers le métro désiré.

© Gorgebleue mars 2014

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