Cauchemar – libérez les homards

Cauchemar : libérez les homards

J’aime bien le mois d’août. En particulier parce que ma famille y a instauré un rite païen, celui du sacrifice du homard.

Mais voila qu’un vent prédateur de nord / nord-ouest souffle sur nos côtes, menaçant notre rite familial rabelaisien : Le Front de libération du homard.

Ces activistes sont insupportables, ils menacent d’attaquer partout, n’importe quand. Ils ont commencé à s’en prendre aux bateaux de nos marins pêcheurs en les esquintant, armés de pinces (en métal pas de crabe). Mais savez-vous jusqu’où ils sont capables d’aller ?

Imaginez un peu, vous êtes tranquillement en train de déguster un thermidor dans une bon restaurant. Une camionnette arrive à toute allure et stoppe devant. Un gang de quatre voyous en sort. Ils sont habillés en orange (couleur très tendance pour toute sorte de résistants et militants de bonnes et mauvaises causes) et cachent lâchement leur visage derrière un masque de homard. L’un d’eux transporte une sorte de bac à dos rempli d’eau. Ils entrent avec fracas dans la salle de restaurant en criant : « vive le front de libération du homard », à bas les ébouillanteurs ! ». L’homme au bac d’eau se précipite sur l’aquarium qui abrite le beau crustacé bleu marine que vous aviez spécialement désigné vous-même au serveur, y plonge son bras, attrape les bêtes et les glisse dans son aquarium portable, sans doute pour les relâcher en mer…

Dans le même temps, les autres gangsters se sont dirigés vers les tables aux clients coupables d’homardocide. Armés de pinces, ils se mettent à briser les verres et autres bouteilles de vin d’alsace, un crime qui provoque les cris et le sursaut des clients (à moins que ce ne soit leur peur d’être attaqués ou blessés). Le vin se répand partout avec les éclats de verre, des chaises se renversent. Certains s’enfuient en courant, d’autres restent tétanisés.

Trois des monstres reculent alors vers la sortie. A cet instant, chacun croit le forfait du gang achevé, il ne leur a pris que quelques minutes qui nous ont semblé des heures à tous les autres. Mais le dernier de la bande des quatre qui parait bien être le chef est encore là. Il saisit d’une main un bol de sauce américaine que le chef, le vrai – celui de la cuisine, avait mis près de deux heures à préparer le matin même. De l’autre main, il arrache d’une table une serviette en tissu qu’il trempe dans le bol et se met à barbouiller le mur en écrivant maladroitement à la sauce rouge : « vous avez tuer un homard ».

A ce moment précis, en entendant une voix dire « … mais soyez tranquille, le front de libération du homard n’a pas encore sévi en France. Voila pour l’essentiel de l’actualité, il est huit heures, vous écoutez… », je découvre que j’avais juste cauchemardé sur fond d’informations radio. Je réalise aussi que si je ne me lève pas immédiatement, c’est mon chef qui va me tué ou me relâcher dans l’océan du marché de l’emploi !

Je crois que pour notre prochaine homard-partie du mois d’août, je me contenterai d’une mayonnaise, ce sera moins sanglant !

© Sylvie Andrieu, Paris, le 12 juillet 2006

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