Le tarama

« Si la gauche-caviar est exécrable, la droite-œufs de lump est franchement dégueulasse. »

Pierre Desproges

Indubitablement, le tarama est centriste. Plutôt rose pâle, il a une consistance qui rappelle celle du consensus mou. Il a donc la propriété de pouvoir réconcilier l’ami tendance Madelin avec l’autre ami inconditionnel de José Bové, cet Astérix des temps modernes, pourvu que vous l’ayez préparé vous-même (le tarama, pas José Bové !).

La difficulté de cette recette est de trouver une poche d’œufs de cabillaud fumé sous vide. Autrefois, dirais-je, si j’étais grand-mère, on en trouvait aisément au rayon frais, pas très loin des harengs, rollmops et autres saveurs nordiques. Il faut dire qu’à cette époque, il n’en existait pas de tout fait industriel, rose fluo, inodore et sans saveur. Nostalgie…

J’avais découvert le tarama lors de mon premier voyage en Grèce vers 1986, dans les merveilleuses Cyclades où les Grecs sont si sympathiques et pragmatiques. J’en veux pour preuve ce vieux couple, qui vivait isolé dans un hameau à ½ heure à pied du premier village, et chez qui je m’étais réfugiée un soir à la tombée de la nuit après m’être sérieusement égarée dans le maquis.

Il n’y avait pas d’électricité et l’eau était à portée de seau dans le puits astucieusement creusé dans la cuisine. Le seul objet moderne qui existait dans la maison était un radio cassette à piles. J’avais compris, grâce au langage des gestes que c’était un cadeau de leurs enfants qui vivaient à Athènes. Après le repas, Papy entreprit de nous faire écouter une cassette de musique traditionnelle, régal de touristes. Le son était réglé très bas, alors il tourna le bouton de réglage des stations de radio, ce qui ne produit naturellement aucun effet sur le son. Le Papy se mit en colère et pesta après sa femme quelques injures en grec. Il alla chercher des piles neuves dans le vieux buffet, changea méticuleusement les piles et se remis à chatouiller le bouton de la radio. Re-belotte : aucun effet sur le son, les injures, etc.

Bon les vieux m’ont tout de même fait payer la « room » au même prix qu’au village, alors ne les prenons pas trop pour des arriérés !

Aussi vous pouvez porter du crédit à la grecque recette que voici :

Oter délicatement la peau qui entoure la poche puis émietter les œufs de cabillaud dans un saladier. Mouiller 6 tranches de pain de mie avec de l’eau, essorer et ajouter les aux œufs (au moment d’essorer le pain avec vos mains vous veillerez à ce que personne ne vous regarde).

Mélanger à la fourchette avec une cuillère d’huile d’olive et le jus d’un citron jusqu’à ce que le mélange soit homogène. Il reste à faire comme si vous montiez une mayonnaise avec de l’huile de tournesol. Je vous déconseille d’utiliser uniquement de l’huile d’olive qui donnerait un goût trop amer au tarama.

Idéalement et pour les feignants néanmoins propriétaires d’un robot mixeur, un petit coup de centrifugeuse permettra d’obtenir un tarama bien lisse et onctueux. Goûtez-le, vous en mourrez d’envie et ça vous donnera un alibi pour vous servir un verre de Retsina, le fameux vin blanc grec au goût de résine de pin !

Que dites-vous ? Le tarama n’est pas rose cochon ! C’est normal, il faudra vous y faire ou sinon vous procurer une fiole de colorant chimique, je ne sais où (dans ce cas adressez-vous à un chimiste).

N’oubliez pas de faire griller des toasts ou chauffer des blinis !

N’oublier pas de faire griller des toasts surtout si vous avez invité un ami obsédé du pain grillé, il ne vous pardonnerait pas un tel oubli !

© Sylvie Andrieu, Une rencontre cybergourmande, 2002

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